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Sans contrôle, la puissance n’est rien : pourquoi les joueuses les plus puissantes de la WTA plafonnent

Même si Ashleigh Barty vient de prendre sa retraite, le constat reste tout de même éloquent : aux sommets du jeu et sur la durée, ce ne sont en ce moment pas les joueuses qui sont seulement les plus puissantes qui dominent. Pourquoi, comment ? Explications.

Aryna Sabalenka, Stuttgart 2021 Aryna Sabalenka, Stuttgart 2021 – © Zuma / Panoramic

Aryna Sabalenka, Jelena Ostapenko, Amanda Anisimova ou encore Elena Rybakina sont sans aucun doute les joueuses les plus naturellement puissantes ayant débarqué sur le circuit depuis les sœurs Williams, Lindsay Davenport, Kim Clijsters ou Petra Kvitova.

Et pourtant, à ce jour, seule Ostapenko (5e mondiale en 2018) a gagné un titre du Grand Chelem en simple (Roland-Garros 2017), aucune n’a encore atteint la première place mondiale (Sabalenka n°2 mondiale l’an passé en simple, n°1 mondiale l’an passé en double) et pas une seule d’entre elles n’a pu encore véritablement prétendre à mettre la main sur le circuit.

D’ailleurs, hors Sabalenka, aucune n’est pour le moment installée dans le Top 10. Cela semble assez fou mais c’est pourtant vrai.

Au sommet, les seuls noms qui reviennent sont Naomi Osaka et Bianca Andreescu. La Japonaise est la première, en fait, depuis Serena Williams à réussir à imposer sur la durée ce style de jeu au sommet du circuit. Mais, pour des raisons différentes, ni elle ni Andreescu ne sont en ce moment dans le Top 10 et, comme les autres, elles ont subi la domination de Barty, ont dû ferrailler avec Simona Halep avant elle et ont vu Barbora Krejcikova, Paula Badosa ou Ons Jabeur rentrer dans les 10.

Ce n’est d’ailleurs pas nouveau : Martina Hingis, Justine Henin, Amélie Mauresmo ou même Jelena Jankovic avaient démontré dans l’histoire récente que, pour dominer, la puissance ne faisait pas tout sur un court de tennis. 

Sharapova : La brillante exception, pas la règle

Osaka et Andreescu sont en fait la voie à suivre pour entrer dans la lignée des Williams : la démonstration que, comme disait la publicité d’une célèbre marque de pneu italienne, “sans maîtrise, la puissance n’est rien”.

Et que, plus largement, le style de jeu en mode “boum boum” comme on tend à l’appeler, ne peut pas prétendre à faire la loi sur le circuit. C’est sans doute l’un des derniers clichés du tennis féminin à mettre à la poubelle : le contrôle et la variété dominent, pas la force. Et quand on nous répond “ah mais et Serena alors…”, et bien c’est simple : Serena Williams, c’est le modèle rare de l’alliance parfaite du contrôle et de la puissance, et qu’un jeu varié ne se définit pas seulement par des revers slicés. 

“Pour moi, la dernière qui regroupe ce truc “boum boum”, ce style de jeu qui n’en connaît qu’un seul, c’était Maria Sharapova”, estime le coach français Sam Sumyk qui a mené Victoria Azarenka et Garbiñe Muguruza, pas les plus puissantes non plus, à la première place mondiale malgré la présence de Serena Williams.

Maria Sharapova, Brisbane 2020 – © Zuma / Panoramic

“Même chez Clijsters ou Serena, il y a tellement de nuances et de variétés, même si c’est moins visible que, peut-être, chez Amélie Mauresmo parce qu’il n’y a pas de slice ni trop de lift. Les joueuses puissantes qui ont dominé le tennis mondial sur la durée l’ont fait en ajoutant quelque chose à leur jeu. Même Sharapova en fin de carrière avait essayé en tentant des choses qui n’existaient avant dans son jeu quand elle était au top.” Sharapova, la brillante exception qui confirme la règle donc, mais pas la règle.

Quand on regarde les problèmes de Sabalenka et Ostapenko pour trouver de la régularité, et le nombre de matchs qu’elles peuvent passer à perdre totalement le contrôle de leur jeu, on a parfois envie de s’arracher les cheveux. Et on voit bien qu’elles aussi. A puissance égale dans cette génération, elles combinent un majeur à elles deux, contre quatre rien pour Osaka à elle seule.

“La puissance pure peut t’amener très haut, la preuve, mais ça ne te donnera pas tous les outils en mains pour dominer le tennis féminin, poursuit Sumyk. Serena, elle, elle maîtrise son art. Mais il y a une parade à ce jeu tout en puissance, par exemple si en face, il y a une joueuse comme Barty qui s’est construit un beau physique pour son tennis et pour les contrer. En général quand ça revient trop souvent, elles essaient de prendre encore plus de risques, de taper plus fort, de jouer plus proches des lignes et là on se dit ‘tiens, elle est en train d’exploser’.” 

Avec une telle puissance, il faut beaucoup travailler

Aryna Sabalenka

D’ailleurs, le coach insiste pour que les gens ne confondent pas tout quand on parle de puissance : “Il ne faut pas confondre la puissance de la balle, le poids de la balle, avec la vitesse de balle. Certaines, rares, ont les deux. Il ne faut pas non plus confondre intensité avec puissance. Monica Seles et Azarenka avaient l’intensité. Seles, avec son jeu à deux mains, était capable de trouver des angle. Tout ça, c’est de la variété. Elle était capable d’utiliser tout le court. Et ça ce n’est pas du “boum boum”. C’était intense, avec des frappes lourdes, une prise tôt, oui, mais ce n’était pas juste un coup à droite et un coup à gauche. Elle était capable de te sortir du court par des coups très courts-croisés, faisait des petites amorties. Donc pour moi on ne peut pas qualifier ça de “boum boum” dans le sens où ce n’est que de la puissance pure. Aryna Sabalenka serait plus dans ce style-là en revanche.”

Il n’est absolument pas question ici de blâmer les joueuses de cette nouvelle vague, ni de minimiser les formidables performances qu’elles ont déjà obtenues, et encore moins de douter de ce qu’elles ont encore sous le pied. Aryna Sabalenka a d’ailleurs répondu avec beaucoup d’honnêteté et de lucidité sur le sujet de la difficulté de garder le contrôle sur une telle puissance.

“Quand j’étais gamine, je ne contrôlais rien du tout ! (Elle rit) Je tapais dans la balle, ça partait dans tous les sens et je faisais juste de mon mieux pour que ça reste dans le court. Au fil des années, j’ai fini par comprendre que je n’avais pas besoin de forcer sur chaque coup, que j’étais capable de diminuer la vitesse pour trouver celle que je contrôlais. J’ai aussi beaucoup travaillé sur ma régularité. Avec une telle puissance, il faut beaucoup travailler.”

Sa puissance lui a permis de remporter des grands tournois, comme le WTA 1000 de Madrid l’an dernier, où personne n’a pu stopper sa puissance de feu. Dans la capitale espagnole, Aryna Sabalenka a réalisé 177 coups gagnants plus que tout autre joueuse sur un tournoi en 2021. Elle a également frappé 84 coups droits gagnants, son record de la saison.

Mais elle n’arrive pas encore à reproduire ce genre de performance sur la durée et encore moins en Grand Chelem où elle n’a toujours pas disputé une seule finale. À Madrid en 2022, elle a quitté le tournoi dès son entrée en lice en faisant 33 fautes directes.

Aryna Sabalenka lors du WTA 1000 de Miami en 2022 © AI / Reuters / Panoramic

Le coaching en question

Sabalenka a ajouté aussi une donnée fondamentale à l’équation : le coaching. “Si, à un jeune âge, mes coaches m’avaient fait plus travailler l’aspect tactique, l’intelligence de jeu, ils auraient pu m’aider à développer des choses en plus dans mon jeu et pas seulement la puissance. J’ai commencé à travailler sur les autres aspects du jeu très tard donc oui je suis encore en retard sur d’autres là (Elle rit). Je travaille beaucoup là-dessus en ce moment, je sais que je dois m’améliorer, mais je travaille toujours aussi sur ma force car je sais que c’est quand même ça qui me porte. C’est génial d’avoir cet avantage de puissance mais si tu l’as et que tu ne gagnes toujours pas, ça te détruit. C’est le plus dur : se concentrer sur les autres parties du jeu et progresser partout.”

Sumyk reconnaît aussi totalement la responsabilité des entraîneurs dans ces jeux qui se développent seulement sur la puissance de frappe. “Je pense beaucoup que c’est la faute du coach. On a une grande part de responsabilité parce qu’il y a des choses que, même nous, on n’enseigne plus. Des joueuses avec ce style “boum boum”, il y a peu de coaches qui vont leur enseigner un revers slicé ou une volée. C’est une pensée à court terme. Mais quand on gagne comme ça, c’est compliqué de changer… Évidemment il y a aussi ceux qui ont cette théorie qu’il vaut mieux travailler ses points forts pour les rendre plus forts, etc. Cela se défend, mais quand tu vois l’évolution des jeux physiques et puissants comme Rafael Nadal, tu vois bien que sur du long terme, tu es obligé de changer.” 

On propose la puissance comme une qualité première alors que ce n’est pas vrai.

Sam Sumyk

Pour lui, il faut accepter de perdre des matches en pensant au long terme : “C’est un petit peu comme quand tu es bon en junior : si tu veux développer un jeu pour le futur, ça va être très dur de faire accepter que pendant les trois ou quatre prochaines années, tu vas sûrement perdre face à des adversaires qui ne vont faire que des lobs et remettre la balle. Mais dans cinq ans, celles-là seront à la rue et toi tu seras très forte. On est tous un peu dans ce mode “il faut qu’on gagne, demain il faut qu’on gagne, tant pis comment” mais si tu pars sur une vision sur au moins trois ans, tu peux envisager un beau développement.”

La puissance, c’est un bonus VIP, mais ça ne suffira pas pour dominer le tennis mondial, alors Sumyk recommande que le pied soit levé : “On en fait trop en fait. On propose la puissance comme étant une qualité première alors que ce n’est pas vrai. Tu ne peux pas être puissant si tu n’as pas un physique adéquat, tu ne peux pas être puissant si tu n’as pas des prises et une technique propres. Il y aussi une histoire de timing. La puissance, si tu l’as, ça doit être une qualité que tu exploites, qui doit être à la disposition du reste de ton jeu, mais ce n’est pas une qualité que tu développes en premier. Carlos Alcaraz, par exemple, est très puissant mais il y a une énorme variété et puis il faut voir le physique qu’il s’est construit ! Il y a une vraie réflexion à avoir pour utiliser cette puissance à ton avantage, c’est obligé.”

Il a bien vu les efforts de Sabalenka mais comprend aussi pourquoi ça coince, que ce soit pour elle ou pour les autres. “Je vois qu’elle essaie, je l’ai vu travailler avec son coach sur des trajectoires un peu plus arrondies, sur des coups un peu plus croisés. Mais aussi, c’est humain : elles sont très fortes dans ce qu’elles font, dans ce qu’elles savent faire et il semblerait qu’elles n’aient pas besoin d’en faire beaucoup plus pour être encore plus fortes. C’est une vision à court terme, déjà, mais on sait très bien que même si tu travailles quelque chose qui est contre-nature, qui est de l’ordre de l’inconfort, le naturel revient au galop. C’est comme tes démons, ils reviennent toujours un jour ou l’autre !”

La culture du refus de la faute

Patrick Mouratoglou

Patrick Mouratoglou, coach de Simona Halep, insiste sur l’état d’esprit que ces joueuses doivent avoir pour garder la main sur leur puissance. Rater, c’est un choix. “Pour garder cet équilibre entre le contrôle et la puissance, il faut déjà s’y entraîner tous les jours parce que c’est vraiment une mentalité à part que de vouloir taper chaque coup avec le maximum de puissance mais en commettant le minimum de fautes. Beaucoup de joueuses vont s’autoriser à rater et ensuite s’énerver quand ça arrive. Mais si tu t’habitues à ne pas rater à l’entraînement tout en frappant chaque coup du mieux possible en étant mentalement à 100% présent à chaque fois, ça va naturellement se retranscrire en match.” 

Le coach pointe lui aussi l’importance ici de la formation. “Les gens peuvent penser que ces joueuses-là aiment tellement claquer des coups gagnants qu’elles ne peuvent pas apprendre à contrôler leurs coups, mais je n’y crois pas. Tout le monde déteste perdre, et quand tu es l’une des meilleures joueuses du monde tu ne peux certainement pas aimer rater. Mais il faut leur donner les outils pour contrôler cette puissance. Elles ne vont pas y arriver en ralentissant leur frappes, mais en ajoutant plus de lift et en ayant vraiment cette culture du refus de la faute et c’est ça qu’on doit leur faire comprendre. Cela ne veut pas dire qu’elles ne vont plus pouvoir taper fort dans la balle, parce qu’elles adorent ça, et pareillement elles vont évidemment continuer à claquer des coups gagnants, mais il faut trouver un équilibre. Sans cet équilibre, elles n’y arriveront jamais.”

Je possède ces grands coups mais je me précipite

Elena Rybakina

Elena Rybakina n’a ainsi jamais pensé que seule sa puissance suffirait : “J’ai toujours su que, même si oui, il fallait travailler mes points forts, je devais aussi me pencher sur mes points faibles. Je sais que je dois être plus patiente parce que je possède ces grands coups mais parfois je me précipite. Je dois accepter l’échange un peu plus et surtout progresser dans les choix que je fais sur le court au lieu de penser que je dois absolument faire un coup gagnant à chaque fois juste parce que j’en ai le potentiel avec mes coups.”

Rybakina insiste aussi sur le fait qu’elle a forcément d’autres problématiques à résoudre et que les gens tendent à le minimiser : “Si j’étais un peu moins grande, je pourrais courir plus vite évidemment, mais avec ma taille (1,84m) je dois insister sur mes forces et être agressive. Pour moi, la puissance c’est facile, c’est naturel, mais peut-être que les gens ne comprennent pas qu’il y a d’autres choses plus difficiles pour moi à mettre en place par rapport à d’autres joueuses.”

Elena Rybakina, Stuttgart 2022 – © Zuma / Panoramic

Sumyk confirme. “Ce sont des jeux qui demandent un physique irréprochable. Tu ne peux plus compenser par quoi que ce soit, tu es obligé d’être vraiment très bien dans tous les compartiments du jeu pour exprimer ta puissance car il n’y a pas de marge. Tu es un dixième trop lent ou tu es un demi-pas trop court, c’est fini : ta puissance, tu ne la maîtrises plus. La différence c’est : avant tu mettais la balle dans le court mais tout d’un coup tu la mets sur le parking. Alors qu’avec des jeux tout en nuances comme Barty, Henin ou Mauresmo : dans un mauvais jour, la balle sort de cinq centimètres.”

L’ancien coach de Muguruza pointe aussi un élément loin d’être anodin : la surface sur laquelle on apprend à jouer. “On parle aussi de filles qui ont grandi principalement en jouant sur des surfaces rapides à l’intérieur… Quand tu développes ton jeu quand tu es junior, tu joues beaucoup sur des surfaces rapides ou indoor donc c’est compliqué de développer tout ça. Alors que sur terre battue, on va développer de la variété parce qu’il n’y a pas d’autre choix. Et on sait que ceux qui ont développé un jeu sur terre peuvent maintenant aussi très bien jouer sur gazon et sur dur.”

On ne niera évidemment pas le plaisir qu’il y a dans le spectacle quand ces joueuses ultra puissantes comme Sabalenka ou Ostapenko sont dans un grand jour. La balle part à dix mille, les coups gagnants pleuvent : c’est injouable et c’est beau. Voilà sans doute le piège : ne pas renoncer à faire évoluer ces jeux sous prétexte qu’ils sont déjà spectaculaires. Ne pas enfermer ces joueuses dans un concept du spectacle sinon rien. Ne pas prendre la formidable exception pour la règle de base.

“Quand ces joueuses-là jouent chaleur pendant quinze jours, c’est très dur à battre”, confirme Sam Sumyk. “Mais tu ne peux pas te dire que tu vas le refaire, ce n’est pas possible… Si tu l’as fait une fois c’est déjà bien, deux fois c’est incroyable mais après on oublie.” Comme Petra Kvitova par exemple qui avait réussi à oublier son Wimbledon 2011. 

Après, à chacun aussi ses objectifs : ici on parle de filles qui pour nous ont de quoi enquiller les titres et dominer le circuit, mais à chacune de décider là où commence et finit son ambition. Sumyk résume très bien la question pour ces joueuses dotées d’une telle puissance de frappe : “Si ton but est de gagner un gros tournoi dans ta vie, alors tu ne changes rien. Si ton but c’est de faire beaucoup mieux que ça, d’être vraiment la meilleure version de toi-même, alors tu es obligé d’évoluer. Sinon ça ne suffira pas.”

Et ce serait bien dommage tant le jeu a besoin d’elles ! Parce que, oui, on adore ces oppositions de style entre la haute-voltige et les variations, et on ne dit jamais non à un beau revers claqué à cent à l’heure le long de la ligne ou un coup droit décroisé venu d’ailleurs. Nous n’aurons malheureusement pas une décennie de Barty – Osaka, mais l’idée reste là : le feu et la glace, David et Goliath, le risque et le pragmatisme, c’est quand même ça le casting parfait. Et surtout c’est là que le jeu progresse.

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