5 avril 1975 : Le jour où Nastase a fait mine d’abandonner pour mieux renverser Rosewall

Ilie Nastase, coutumier de frasques sur le court, perturbe Ken Rosewall en faisant mine d’abandonner en plein jeu de service pour le gain du match de l’Australien, le 5 avril 1975. Un tournant qui permettra au Roumain de faire basculer la rencontre en sa faveur et de s’imposer au final.

Ilie Nastase, On this day

Ce qu’il s’est passé ce jour-là : Nastase est rentré dans la tête de Rosewall

Le 5 avril 1975, à Tucson, Arizona, Ilie Nastase réalise l’un de ses coups les plus fumeux, contre la légende australienne Ken Rosewall. Mené 6-3, 5-4, le Roumain fait mine d’abandonner après une annonce litigieuse. Mais après avoir presque quitté le court, il reprend finalement le jeu et remporte le match (3-6, 7-5, 6-2), ayant brisé l’élan de son adversaire.

Les acteurs : Le fantasque Nastase et le pionnier du tennis pro Rosewall

Ilie Nastase, né en 1946, commence à jouer à l’international en 1966, jouant notamment les doubles avec son compatriote Ion Tiriac, et il obtient ses premiers résultats marquants en 1969, battant des joueurs de haute volée tels que Tony Roche et Stan Smith. Les plus grandes années de sa carrière se situent entre 1971 et 1976. A cette époque, adoré par le public et détesté de la plupart des autres joueurs en raison de son attitude, il atteint tout d’abord la finale de Roland-Garros en 1971, où il est battu par Jan Kodes (8-6, 6-2, 2-6, 7-5). Après une autre grande finale perdue à Wimbledon en 1972 (face à Smith, en cinq sets, 4-6, 6-3, 6-3, 4-6, 7-5), il remporte son premier titre du Grand Chelem à Forest Hills quelques mois plus tard, venant à bout d’Arthur Ashe en finale de l’US Open (3-6, 6-3, 6-7, 6-4, 6-3).

L’année suivante, après s’être imposé à Roland-Garros face à Nikki Pilic (6-3, 6-3, 6-0), il devient le premier joueur à s’installer au sommet du nouveau classement ATP. Il s’accroche à cette place 40 semaines durant. Nastase obtient ses meilleurs résultats au Masters, un tournoi qu’il gagne à trois reprises, en 1971, 1972 et 1973. Il est connu pour faire le spectacle. Mais son comportement imprévisible ne plaît pas toujours à ses pairs et, bien que les foules apprécient généralement ses pitreries, il va souvent trop loin et se fait parfois copieusement huer. Un livre entier ne suffirait pas pour raconter toutes les anecdotes à son sujet. Contestant en permanence les décisions des arbitres, Nastase est également capable d’imiter ses adversaires, mais aussi de les narguer parfois sans le moindre respect jusqu’à ce qu’ils craquent.

Ken Rosewall, né en 1954, est l’un des meilleurs joueurs amateurs des années 1950, remportant quatre titres du Grand Chelem (les Championnats d’Australie en 1953 et 1956, Roland-Garros en 1953 et l’US Nationals en 1956) et participant à trois campagnes de Coupe Davis victorieuses (1953, 1955, 1956). À la fin de l’année 1956, peu après s’être marié, il signe un contrat avec Jack Kramer et devient professionnel, ce qui signifie à l’époque qu’il ne peut plus participer aux épreuves du Grand Chelem ni à la Coupe Davis. Rosewall, dont le revers est considéré comme l’un des meilleurs de tous les temps, devient alors l’un des meilleurs joueurs chez les pros, remportant la bagatelle de 15 titres majeurs. Surnommé “M. Muscle”, il gagne notamment la version Pro de Roland-Garros à quatre reprises (1960-1963). En avril 1968, il remporte le premier tournoi de l’Ère Open, à Bournemouth, dominant Rod Laver en finale (3-6, 6-2, 6-0, 6-3), et quelques semaines plus tard, il bat à nouveau son compatriote en finale de Roland-Garros (6-3, 6-1, 2-6, 6-2) pour s’adjuger le premier Grand Chelem « Open » de l’histoire.

Rosewall ajoute ensuite trois nouveaux titres majeurs à son impressionnant palmarès, en triomphant à l’US Open 1970, puis à l’Open d’Australie en 1971 et 1972, devenant par la même occasion le vainqueur de Grand Chelem le plus âgé de l’histoire du tennis. Il dispute encore deux autres grandes finales, toutes les deux en 1974, à près de 40 ans. Mais il est battu à chaque fois par le nouveau N.1 mondial, Jimmy Connors. À Wimbledon, Connors bat Rosewall sèchement (6-1, 6-1, 6-4), mais la finale de l’US Open est une véritable exécution (6-1, 6-0, 6-1).

Le lieu : L’American Airlines Tennis Games, ancêtre d’Indian Wells

L’American Airlines Tennis Games est un tournoi de tennis masculin disputé sur des courts extérieurs en dur. Il est l’ancêtre du Masters d’Indian Wells et c’est un tournoi comptant pour le classement ATP, même s’il ne fait partie ni du WCT ou du Grand Prix. Le tournoi se déroule à Tucson, en Arizona, du 31 mars au 6 avril 1975.

L’histoire : Nastase fait son cinéma, Rosewall ne s’en remet pas

Lorsqu’Ilie Nastase affronte la légende australienne Ken Rosewall en demi-finale des American Airline Tennis Games, il devrait être le favori. Bien que classé trois rangs derrière lui au classement ATP, il a 12 ans de moins, et au tour précédent, il a battu la tête de série N.2 et 4e joueur mondial, Rod Laver, l’homme qui a réalisé deux fois le Grand Chelem en carrière. Cependant, en trois précédentes confrontations, le Roumain n’a jamais réussi à battre Rosewall. Lors de la conférence de presse d’avant-match, il exprime d’ailleurs son manque de confiance avant d’affronter l’Australien.

« C’est le joueur le plus difficile au monde pour moi », déclare-t-il.

Le début du match confirme l’impuissance de Nastase face à Rosewall. L’Australien, âgé de 41 ans, prend rapidement les devants, 6-3, 4-2, et, même s’il n’est pas aussi dominant dans les jeux suivants, il sert pour le match à 5-4. Le Roumain gagne le premier point de ce jeu, mais les événements sont sur le point de basculer. Rosewall sert un ace sur la ligne médiane, où, plus tôt, un des services de Nastase avait été annoncé « faute » par le même juge de ligne.

« Je n’ai plus envie de jouer », dit-il à l’arbitre, furieux de cette décision qu’il estime injuste.

Le premier N.1 mondial de l’histoire de l’ATP pose alors sa raquette et s’assied sur sa chaise. L’arbitre pourrait facilement le disqualifier, mais il préfère essayer de convaincre Nastase de reprendre la partie. Rosewall ne réagit pas, tandis qu’un autre officiel de l’ATP vient sur le court et persuade finalement le Roumain de ne pas abandonner.

Bien que Rosewall reste calme, sa concentration est brisée. Il perd les dix points suivants, perdant le deuxième set 7-5, et se retrouve rapidement mené 5-0 dans la dernière manche. Malgré un dernier effort, la légende australienne s’incline 3-6, 7-5, 6-2.

« Oui, cela a brisé mon élan », commente sobrement Rosewall.

Dans les heures qui suivent, des dizaines de spectateurs indignés appellent le tournoi pour exprimer leur colère face au comportement de Nastase. « Nasty » affirme toutefois qu’il n’a pas agi dans l’idée de briser intentionnellement la concentration de son adversaire.

« J’ai peut-être eu tort de faire ce que j’ai fait, mais je ne pensais pas à le perturber. J’ai trop de respect pour lui. C’est le joueur le plus difficile au monde pour moi, et je ne sais toujours pas comment je l’ai battu. Je n’ai de respect pour aucun autre joueur sur le terrain – si vous avez du respect, vous ne devriez pas jouer – mais j’en ai pour lui. »

La postérité du moment : Nastase ne gagnera plus de Grand Chelem, Rosewall bientôt à la retraite

En finale, Ilie Nastase sera battu par un autre joueur australien, John Alexander (7-5, 6-2). Dans les années qui suivront, il affrontera Rosewall cinq fois de plus et remportera deux autres victoires contre la légende australienne en fin de carrière.

La dernière grande année de Nastase sur le circuit sera 1976, lorsqu’il atteindra la finale de Wimbledon (battu par Björn Borg, 6-4, 6-2, 9-7), avant d’atteindre sa dernière demi-finale en Grand Chelem à l’US Open (battu à nouveau par Borg, 6-3, 6-3, 6-4). Ses frasques atteindront leur paroxysme à l’US Open 1979, dans un match tristement célèbre perdu contre John McEnroe.

Rosewall prendra sa retraite en 1978, ayant remporté un total estimé de 133 titres tout au long de sa carrière. Le court central du Stade Olympique de Sydney sera nommé en son hommage en 2008. À ce jour, il reste le vainqueur de Grand Chelem le plus âgé de tous les temps, même si Roger Federer passera à un point de battre son record à Wimbledon en 2019.

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