Les Original 9 au Hall of Fame : De la fronde au succès de la WTA, la revanche des femmes

Les Original 9 ont intégré le Hall of Fame ce samedi à Newport. Dans le troisième et dernier épisode de notre trilogie publiée en 2020 sur les racines de la gouvernance éclatée du tennis mondial, Tennis Majors vous expliquait que, si les femmes avaient créé leur propre circuit en 1970, c’était parce que les hommes n’avaient pas cru à leur potentiel marketing. Elles ont ainsi pris une éclatante revanche sur ces messieurs grâce au leadership de joueuses qui, au-delà du tennis, se sont battues pour leurs droits.

Players celebrating the 30 years of the WTA in 2003 at the WTA Masters

4,42 millions de dollars. En gagnant le Masters WTA de Shenzhen en décembre 2019, la numéro 1 mondiale Ashleigh Barty a remporté un prize-money record dans l’histoire du tennis, hommes et femmes confondus. Sur la seule année 2019, 44 joueuses ont remporté plus d’un million d’euros pour leurs performances sportives sur le circuit WTA.

Ashleigh Barty at the WTA Finals in 2019
Ashleigh Barty at the WTA Finals in 2019 © AI / REUTERS / PANORAMIC

Il est loin le temps où, au début des années 1970, les meilleures joueuses mondiales, emmenées par Billie Jean King, devaient elles-mêmes offrir des billets devant le stade et faire la promotion de leurs propres matchs, dans le cadre du circuit qu’elles venaient de créer. 

De la fronde de Houston en 1970 au circuit WTA, avec des tournois dans 33 pays et une manne globale de 139 millions de dollars en 2019 ; d’un priz- money dix fois inférieur à celui des hommes dans les Grands Chelems en 1970 à la parité en 2007, le tennis féminin est (presque) devenu l’égal de son homologue masculin. Le tennis féminin s’est développé en marge du tennis masculin, si bien que leurs gouvernances, dont est envisagée la fusion à moyen terme, s’exercent encore séparément. 

Casals : “On nous disait notamment : ‘les femmes ne sont pas supposées gagner leur vie'”

L’avènement de l’ère Open a bien permis à quelques femmes de côtoyer le professionnalisme. Les Américaines Billie Jean King et Rosie Casals, la Britannique Anna Jones et la Française Françoise Durr signent en 1968 un contrat de 20 000 $ (l’équivalent de 132 000 dollars en 2020 en valeur constante) pour se produire, pendant deux ans, dans des exhibitions aux côtés des “Handsome 8”, ces joueurs à l’origine du World Championship of Tennis masculin.

“On jouait en marge des hommes. On était très bien traitées, ils nous respectaient”, nous explique Françoise Dürr, vainqueure de Roland-Garros en 1967, 33 ans avant Mary Pierce. 

Mais ensuite les hommes, galvanisés par le développement de leurs circuits, ne vont pas croire au tennis féminin. Les femmes vont être obligées de se débrouiller seules. 

“Nous sommes allées voir Jack Kramer, le patron du circuit Grand Prix – qui fondera l’ATP en 1972 – pour demander d’être mieux considérées et payées davantage, nous explique Rosie Casals, numéro 3 mondiale en simple en 1970. Il n’a jamais voulu ne serait-ce que nous recevoir. Il ne croyait pas en nous.”

“Il y avait, pour le tennis masculin plus d’argent, plus de spectateurs dans les stades, plus d’audience à la télévision”, note Donald Dell, l’un des fondateurs de l’ATP.

Lors des tournois organisés conjointement, le prize-money des femmes est de plus en plus dévalorisé par rapport à celui des hommes. Au prestigieux Pacific Southwest Open de Los Angeles en 1970, dans la foulée de l’US Open, le premier prix masculin est de 12 500 $, tandis que le prize-money prévu pour l’ensemble des femmes n’est que de 7 500 $. 

Rosie Casals, l’une des femmes qui a le plus œuvré pour le développement du tennis féminin, se rappelle : “Lorsque l’on demandait aux dirigeants d’être plus payées, on nous disait notamment : les femmes ne sont pas supposées gagner leur vie”. 

Les joueuses vont alors mener un combat qui s’est inscrit au-delà du sport. “Il était sociétal. Nous nous sommes inscrites dans le mouvement d’émancipation des femmes. Nous nous battions pour l’égalité.” 

Le circuit Virginia Slims, l’acte de naissance

À l’été 1970, juste avant le début Pacific Southwest Open, Billie Jean King et Rosie Casals vont voir Gladys Heldman. Présidente du magazine World Tennis qu’elle a fondée, et qui est la publication la plus importante sur le tennis à l’époque, Heldman est influente dans le milieu. 

Casals, douze titres du Grands Chelem en double dans sa carrière, et deux finales en simple à l’US Open en 1970 et 1971, se remémore : “Nous lui disons que nous envisageons de ne pas jouer le tournoi, par protestation, car nous trouvons ça fondamentalement injuste d’avoir un prize-money huit fois inférieur aux hommes. Mais nous ne voulions pas seulement nous plaindre. Nous voulions agir concrètement.”

Heldman va alors user de son réseau pour trouver un point de chute et organiser un premier tournoi uniquement dédié aux femmes, à Houston, en parallèle du Pacific Southwest. Et convaincre Joe Cullman, le patron du cigarettier Philip Morris, de soutenir le tennis féminin. C’est ainsi que Virginia Slims, marque produite par le cigarettier à destination des femmes, va devenir le sponsor du circuit.

“Un formidable sponsor, qui en avait vraiment quelque chose à faire de nous, qui croyait en l’émancipation des femmes”, note Casals. 

Le 23 septembre 1970, neuf joueuses, les Original 9, signent un contrat symbolique d’un dollar avec Virginia Slims : Billie Jean King, Rosie Casals, Julie Heldman (la fille de Gladys), Kristy Pigeon, Valerie Ziegenfuss, Jane “Peaches” Bartkowicz, Nancy Richey, Kerry Melville Reid et Judy Tegart-Dalton.

“J’ai gagné ce premier tournoi et j’ai gagné 1 600 $ (soit 10 000 dollars actuels en valeur constante), se rappelle fièrement Casals, dont le jeu était atypique en raison de son petit gabarit – elle mesure 1,59m. C’était déjà plus que le premier prix féminin au Pacific Southwest, c’était un symbole.”

Cette manœuvre ne se fait pas sans risques. L’USLTA, la fédération américaine, sanctionne les frondeuses et leur circuit concurrent en leur interdisant de participer aux tournois du Grand Prix. Elle menace leur droit de participer à l’US Open suivant.

“Les hommes, qui dirigeaient toutes les instances, disaient que nous étions folles et que ce ne serait qu’un one-shot”, se souvient Casals. 

Mais le succès du circuit Virginia Slims va donner raison aux Original 9. En 1971, le circuit compte déjà dix tournois. 

“Le tennis féminin a été un succès fou, analyse Françoise Durr. Les gens ont vite adoré l’aspect tactique de notre jeu. Je crois qu’en tant qu’amateurs, les gens se reconnaissaient plus dans le tennis féminin que dans le brutal tennis masculin”. 

Dürr : “Billie Jean a été une leader incroyable sur et en dehors du court”

Juste avant le début de Wimbledon 1973, quand 70 joueuses s’enferment dans une salle au Gloucester Hotel à l’initiative de King et Casals, les observateurs pensent que les femmes s’organisent pour rejoindre le boycott des hommes. Ces derniers protestent contre la suspension du Yougoslave Niki Pilić par sa Fédération, pour n’avoir pas joué une rencontre de Coupe Davis en raison de sa participation à une exhibition. Au contraire, conscientes que l’absence des meilleurs joueurs masculins leur donnera un coup de projecteur, les femmes veulent jouer. Elles sont, en réalité, en train de créer la WTA, en réponse aux hommes, qui ont lancé l’ATP en septembre 1972. 

“Nous avions aussi besoin d’une structure pour permettre à toutes les joueuses de profiter du développement du tennis féminin, raconte Casals, la joueuse la plus influente après King. Au début de la réunion, Billie, a dit : ‘Tant que nous n’avons pas créé une association de joueuses, nous ne sortons pas d’ici’”.

“Billie a demandé à Betty Stöve, qui était la plus grande, de se mettre devant la porte. En deux heures à peine, nous avions créé la WTA, se souvient Françoise Durr, qui en assumera le poste de secrétaire. L’aura et le leadership de Billie Jean King nous ont énormément aidées. Elle a été une leader incroyable sur et en dehors du court.”

Billie Jean King est, en 1973, à l’apogée de sa carrière, à 29 ans. Elle vient de réaliser le Petit Chelem en 1972, compte neuf titres du Grand Chelem en simple, et dix-huit en double. Elle est la deuxième joueuse mondiale, derrière l’Australienne Margaret Court. 

Billie Jean King during 1975 Wimbledon

King est choisie par ses pairs pour être présidente de la WTA. La même année 1973, l’Américaine va donner un grand coup d’accélérateur au tennis féminin par le biais d’un événement : la Bataille des Sexes. 

En 1973, Bobby Riggs, 55 ans et ancien numéro 1 mondial, vainqueur de six titres du Grand Chelem, à la retraite depuis 1962, bat la numéro 1 mondiale Margaret Court dans un match d’exhibition (6-2, 6-1), alors qu’avec 22 titres du Grand Chelem à son actif, elle est considérée comme la plus grande joueuse de tous les temps, et qu’elle remportera trois titres du Grand Chelem cette année là. L’Américain en profite pour tancer publiquement le tennis féminin. 

“J’ai su à ce moment-là que je devais l’affronter. Nous, les femmes, étions en train d’obtenir de véritables progrès. Je voulais que ça continue”, expliquera Billie Jean King à ABC, en 2013.

Avec le recul, créer leurs propre association et ne pas s’associer aux hommes était la meilleure chose à faire pour les femmes.

Steve Flink, journaliste américain et historien du tennis

Riggs accepte le défi et assure dans les médias qu’il va gagner. Mais l’Américaine l’emporte sans bavure (6-4, 6-3, 6-3). L’opération est un succès. Le match est regardé par 50 millions de personnes aux États-Unis.

Petit à petit, les hommes sont forcés de constater que le tennis féminin est un succès. Leurs tournois attirent du public et se multiplient. Dès 1973, l’US Open accorde le même prize-money aux hommes et aux femmes. Il faudra toutefois attendre 2001 pour qu’un autre Grand Chelem, l’Open d’Australie, prenne la même décision. 

“Avec le recul, créer leurs propre association et ne pas s’associer aux hommes était la meilleure chose à faire pour les femmes, analyse Steve Flink, journaliste américain et historien du tennis. Elles ont pu promouvoir la singularité du tennis féminin.”

En 1974, la World Team Tennis, créée par Larry King, le mari de Billie Jean King, contribue au développement du tennis féminin. Seize franchises s’affrontent sur le format suivant : un simple homme, un simple femme, un double homme, un double femme, et un mixte.

“Le World Team Tennis a beaucoup rapproché les tennis féminin et masculin”, se souvient Françoise Durr. 

“Venus Williams a fait un travail considérable”

La personnalité, l’aura et la pugnacité de grande joueuses, et quelques rivalités marquantes, permettront ensuite au circuit WTA de grandir.

“La rivalité entre Evert et Navratilova, longue de de quatorze ans et riche de 80 affrontements  entre 1975 et 1988, a été une chance incroyable pour le tennis féminin”, s’enthousiasme, Richard Evans, journaliste britannique qui a couvert 170 Grands Chelems. 

“Le tennis féminin a réalisé son formidable potentiel, constate Donald Dell. Les matchs sont courts. Le jeu est très tactique. Les joueuses sont attirantes. Elles ont de sacrées personnalités.” 

“Le fait d’avoir aujourd’hui Serena Williams est aussi un grand privilège. J’espère qu’elle continuera à promouvoir le tennis féminin après sa carrière”, ajoute Casals.  

Sa soeur, Venus, est l’une des joueuses qui a le plus oeuvré pour le tennis féminin.

“Elle a fait un travail considérable en coulisses pour obtenir l’égalité du prize-money dans tous les Grand Chelems, au moment où le Big 4 masculin était allé les voir pour obtenir plus d’argent, se rappelle Richard Evans. Mais il faut que la nouvelle génération de joueuses prenne le relais, qu’elle fasse plus pour la promotion du tennis féminin, qu’elle ne se contente pas des acquis du passé.

Venus Williams
August 16, 2019, Mason, Ohio, USA: Venus Williams (USA) reaches for a shot in the corner during Friday’s quarterfinal round of the Western and Southern Open at the Lindner Family Tennis Center, Mason, Oh.

De là envisager une fusion avec les hommes, comme l’a soutenu Simona Halep en réponse à la proposition de Federer ? Rosie Casals demande des garanties :

“Il faut voir. Il ne faut pas que l’on soit naïves. Il faut voir si notre voix serait bien considérée et écoutée au sein d’une instance fusionnée. Dans cinq ans, il n’y aura plus Federer et Nadal, et on ne sait pas ce que les autres pensent.”

Un homme a déjà tenté un rapprochement par le passé, sans succès. Il s’agit de Larry Scott, patron de la WTA de 2003 à 2009, qui a considérablement assaini les finances de la WTA et a contribué à obtenir l’égalité des dotations entre hommes et femmes à Roland-Garros et Wimbledon. En 2003, alors qu’il vient d’être nommé à la tête de la WTA, l’Américain se présente aussi à la présidence de l’ATP, qui se cherche un nouveau patron.

“Lors de son entretien, il a expliqué qu’il voulait fusionner les deux institutions. Les hommes n’en ont pas du tout voulu”, se remémore Donald Dell. 

En 2021, le rapport de force entre le tennis féminin et le tennis masculin s’est considérablement équilibré comparativement à 2003. Mais le tennis féminin n’a pas fini de grandir. 

Your comments

Your email address will not be published. Required fields are marked *