“On ne connait pas encore ses limites” : Matteo Berrettini par son coach de toujours, Vincenzo Santopadre

Matteo Berrettini, finaliste de Wimbledon, est installé dans le Top 10 ATP depuis 20 mois. Une évolution inattendue et fulgurante dans laquelle Vincenzo Santopadre, son entraîneur depuis onze ans, a occupé un rôle central. Son coach nous avait détaillé en juillet dernier la force de sa relation avec son joueur et leur évolution commune au fil des années.

8 juillet 2021
Vincenzo Santopadre & Matteo Berrettini, UTS, 2020

Matteo Berrettini, 10e joueur mondial, a remporté son quatrième titre ATP à Belgrade la semaine passée. C’était le premier titre de l’Italien depuis juin 2019, rappelant ainsi à quel point il pouvait être une menace, et ce sur sur toutes les surfaces. Dans cet entretien exclusif avec Vincenzo Santopadre, entraîneur de Berrettini depuis onze as, le technicien nous ramène aux origines du duo et distille des éléments sur la personnalité de Berrettini qui en font un joueur capable de grandes choses sur le circuit ATP. Une interview réalisée en juillet dernier à la Mouratoglou Academy, en marge de l’Ultimate Tennis Showdown, dont l’Italien avait remporté la première édition en battant Stefanos Tsitsipas en finale.

Vincenzo Santopadre, comment en êtes-vous arrivé à devenir l’entraîneur de Matteo Berrettini ?

C’est lui le coupable. Moi, je ne voulais pas être entraîneur. (sourire) Non je plaisante. J’aime enseigner, rester avec les gars, être au milieu de jeunes gens. Mais avec Matteo, c’est spécial. J’ai aussi travaillé avec Flavio Cipolla, qui est monté jusqu’à la 17e place mondiale, mais pas à temps plein. Là c’est vraiment du full time avec Matteo. J’ai essayé de comprendre, au fil des années, ce dont il avait besoin. Au départ, je me disais : “Ok, il a besoin de quelqu’un pour l’accompagner, pour voyager avec lui peut-être dix semaines tous les ans.” Et la question pour moi, c’était : “Est-ce que je veux ça ?” Pour moi, c’est très important de comprendre ce qu’un joueur souhaite et je dois aussi faire ce travail sur moi-même. C’était la clé. Quand j’ai dit que c’était de sa faute, il y a une part de vérité. Si ce n’était pas pour lui, je ne sais pas si je serais là. J’aime être coach, j’adore ça. Mais les choses qui sont arrivées avec Matteo sont particulières. Je travaille avec lui depuis onze ans. C’est un chemin que nous avons démarré ensemble et nous avons découvert que c’était une grande opportunité pour nous deux.

Vincenzo Santopadre & Matteo Berrettini, UTS, 2020

Vous souvenez-vous de la première fois que vous l’avez vu jouer ? Quelles étaient vos premières impressions ?

Je m’en souviens très bien, comme beaucoup de choses concernant mon travail. Son père est venu me voir au club où je commençais à travailler, à Rome. Il m’a dit : “J’ai ces deux garçons”, parce que Matteo a un petit frère, Jacopo (actuellement 530e mondial en simple). Quand ils étaient jeunes, Jacopo avait presque des meilleurs résultats que Matteo. Ils étaient bons tous les deux, sans être incroyables. Je connais leur grand-père, parce qu’il travaillait dans un autre club où mes parents étaient, ça aussi ça fait une histoire spéciale. Ils sont venus une première fois pour un essai. Ils étaient jeunes, un peu tendus. Ils n’étaient pas en pleine forme, ils étaient un peu malades. On travaillait sur le court numéro 5 au club, je m’en souviens. J’ai fait en sorte de les mettre à l’aise, j’ai blagué avec eux. Ce n’était pas un problème pour moi. J’ai vite compris qu’ils venaient d’une bonne famille, ils ont des valeurs. C’était vraiment un plaisir de travailler avec eux.

Qu’est-ce que leur père attendait de vous ? En faire des pros ?

Il voulait qu’ils exploitent au mieux leur potentiel. J’ai dit : “Ok, je commence à travailler avec eux, mais je ne peux pas vous dire ce qu’ils deviendront.” D’abord, ça veut dire quoi “pros” ? Pour moi, c’est Top 100, dès lors tu peux en vivre, et personne ne peut promettre ça. Je voyais qu’ils avaient de bonnes valeurs pour le sport, je savais que j’étais dans un super club, avec des bons entraîneurs autour. Mais promettre, ce n’est pas ma façon de voir les choses. J’ai dit que j’allais essayer et qu’on verrait ce qui se passerait. Normalement je suis optimiste, mais il faut être réaliste, quand tu as un gars de 14 ans, la probabilité qu’il devienne pro est mince. Si tu dois faire un pari sur un gamin de cet âge, je parierais qu’il n’y arrivera pas, c’est tellement difficile… Alors nous avons commencé à travailler, jour après jour.

Je ne veux pas qu’il reste avec moi juste parce que c’est mon ami

Vincenzo Santopadre

Quelles ont été les principales étapes de son évolution jusqu’à devenir un joueur du Top 10 fin 2019 ?

Il a bien compris que la chose la plus importante était de travailler avec passion et sans la pression de résultats à court terme. Et ça c’est une manière de travailler très ambitieuse. Nous voulions le faire devenir un homme. Quand il est arrivé, c’était un bébé. Avec les années, c’est devenu un homme. J’ai aussi dû changer mon rôle. C’est très différent de parler à un gamin de 14 ans et à un homme de 24 ans. Je devais réaliser que la meilleure chose pour lui était que je change de peau. Au départ, je n’étais pas son coach, mais un Maestro, comme on dit en Italien. J’étais son éducateur et maintenant je suis son coach. C’est très différent.

Que pouviez-vous lui dire quand il avait 15 ans que vous ne pouvez plus lui dire maintenant et que pouvez-vous partager avec lui désormais qu’il n’est plus un adolescent ?

Ma façon de travailler n’est pas très difficile, du tout. Si vous faites du sport à 14 ans, c’est pour vous amuser, en profiter. Si vous jouez cinq fois par semaine, c’est beaucoup. Vous faites des sacrifices, mais vous y gagnez d’un autre côté. Quand il était plus jeune, je pouvais le forcer davantage, je n’avais pas à trop expliquer ce que je faisais. Au fil des années, j’ai dû partager le projet avec lui. Au début, c’était avant tout concentré sur le tennis, la façon dont il pouvait jouer et apprendre à réagir dans chaque situation, construire la mentalité d’un champion. Nous avons travaillé là-dessus. Maintenant je peux tout partager avec lui. Je peux parler de mes enfants, de ma famille, de mes loisirs, de tout. Quand nous avons commencé, je ne travaillais avec lui que sur le court, au club. Maintenant, je passe 90% du temps avec lui, à l’hôtel, au restaurant. La relation a beaucoup évolué.

 

 
 
 
 
 
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Avez-vous une relation d’amitié plus que de coach et joueur désormais ?

L’équilibre, c’est une autre clé dans ma vie. Quatre, cinq, six fois par ans, je dis à Matteo que nous avons une excellente relation, évidemment, mais que je ne veux pas qu’il reste avec moi juste parce que c’est mon ami, et que je peux pas lui dire quelque chose de désagréable. Je ne veux vraiment pas ça. Nous travaillons ensemble ; c’est un job. Après, évidemment, nous avons quelque chose en plus. Nous nous ressemblons beaucoup, nous nous comprenons très bien, et depuis longtemps. C’est très difficile de trouver cet équilibre. Parfois il y a des joueurs avec lesquels je n’ai qu’une relation de travail et je n’aime pas ça. Mais je n’aime pas non plus être vraiment ami avec mon joueur. Je ne suis pas juste un ami ou juste un coach, je suis les deux. Pour moi, c’est l’idéal. C’est pour ça que je ne sais pas si je pourrais être entraîner quelqu’un d’autre.

On ne connait pas encore ses limites

Vincenzo Santopadre

Comment Matteo se comporte-t-il quand il est sur une bonne série, ou dans une spirale plus négative ?

Nous avons beaucoup travaillé là-dessus, avec son préparateur mental, Stefano Massari. Je pense que Matteo a fait un super boulot et il continue, parce que c’est un travail au quotidien. La différence que je ressens entre Matteo et d’autres jeunes joueurs qui ne sont pas aussi forts que lui en ce moment, c’est que Matteo est parfois très déçu quand il perd, mais il apprend à chaque fois. L’idée pour moi et pour lui, c’est que la défaite est une vraie opportunité. Parce que ton adversaire te montre que tu as des points à améliorer. Comprendre l’importance de perdre, c’est quelque chose d’incroyable.

Et vous avez le sentiment qu’il est meilleur que la plupart des joueurs de sa génération dans ce domaine ?

Oui, surtout par rapport aux Italiens. En Italie, la plupart du temps, et je n’aime pas ça, tu est champion si tu gagnes et tu es un loser si tu perds. Ce n’est pas comme ça que ça marche. Pour moi, pour Stefano Massari et le staff, on ne change pas notre approche qu’il gagne ou qu’il perde. Il est pareil, il adhère à cette vision des choses. La défaite suscite la déception, c’est normal. Un enfant sommeille dans chaque homme. Quand tu es enfant, tu es heureux et tu souris si tu gagnes, et tu pleures si tu perds. Cet enfant doit continuer à vivre, avec le comportement d’un homme.

 

 
 
 
 
 
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