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“Le pire, penser que c’est une perte de temps” : Le confinement vu par une psychologue du sport

Sophie Huguet, psychologue du sport et préparatrice mentale, nous explique en quoi la période actuelle est difficile à vivre mentalement pour les sportifs de haut niveau. Elle donne aussi les signes de souffrance à surveiller, même à la reprise.

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Sophie Huguet, psychologue du sport et préparatrice mentale auprès de joueurs de tennis, mais aussi, entre autres, de footballeurs, d’athlètes olympiques et de golfeurs, nous a expliqué les difficultés rencontrées par les sportifs de haut niveau pendant la période de confinement. Période qui, même s’il est progressivement levé ici et là, continue quelque part pour les joueurs de tennis, puisque le circuit reste à l’arrêt et les modalités d’entraînement restent compliquées. La motivation est mise à rude épreuve. La psychologue nous explique également les stratégies à mettre en place afin d’éviter une détresse psychologique.

Quel est le plus gros impact psychologique de cette crise pour eux ? 
Le choc, c’est la saison qui s’arrête, tous les tournois annulés. C’est le planning qui change d’un seul coup, alors que ces sportifs vivent à travers lui. Il y a une incompréhension, ils se demandent ce qu’ils vont faire. La perte de contrôle est un apprentissage à faire, sauf qu’ils n’y arrivent pas car ils sont habitués à tout gérer et à tout contrôler avec des repères dans le temps. Mais là ils ne peuvent rien y faire, alors ils cherchent ce qu’ils pourraient contrôler, comme leur état d’esprit. C’est une perte de contrôle complexe à vivre.

Est-ce possible de garder la motivation à s’entraîner ? 
Beaucoup me disent qu’ils ont du mal à suivre la liste envoyée par le préparateur physique ou l’entraîneur. C’est une situation anxiogène, donc certains ont du mal à s’investir dans les programmes qu’on leur donne. Ils font ce qu’ils peuvent. Mais le stress prend le dessus, tout comme le fait de ne pas savoir comment s’occuper dans une population où il y a énormément d’hyperactifs.

C’est une situation très angoissante qui les oblige à être dans le vide. C’est dur d’être motivé pour une prochaine compétition dans quatre ou six mois. Il faut trouver quelque chose qui procure un plaisir journalier, des activités qu’ils n’ont pas l’habitude de faire. Mais le premier conseil que je leur ai donné, c’est de ne pas culpabiliser par rapport à cette perte de motivation. Il faut accueillir les émotions qui arrivent sans culpabiliser.

“Ne pas culpabiliser par rapport à cette perte de motivation”

Lâcher prise va mener à l’acceptation ?
Pour certains qui ont travaillé là-dessus, oui. Et ensuite ce sera plus facile de se remettre au sport, car ce sera moins une contrainte. Faire autre chose permet aussi de se détacher momentanément des performances. Une fois qu’ils arrivent à se dire qu’il faut prendre ça comme un avantage, ils le vivent beaucoup mieux. Le pire est de penser que c’est une perte de temps.

Y a-t-il un risque de dépression ?
Il y a une vigilance à avoir. Ce sont des hyperactifs avec des plannings carrés, donc se retrouver dans le vide c’est comme se retrouver à la retraite. Cela peut être angoissant de se retrouver seul face à soi-même, de ne plus avoir d’horizon. Il y a un risque important de dépression en ce moment, mais aussi après le confinement. Il y aura peut-être une perte de confiance pour ceux qui n’auront pas pu s’entraîner.

Tennis court in Austria

C’est comme repartir à zéro, avec cette peur de perdre ses capacités qui peut être un facteur de dépression. Il faudra être patient et tolérant, ce qui n’est pas facile pour ces perfectionnistes, tout comme pour ceux qui n’ont jamais vécu le processus de reprise après une blessure.

Quels signes doivent alerter ?
Le laisser-aller : quelqu’un qui passe des journées au lit, avec moins d’appétit. Quelqu’un qui se met en retrait, communique moins. C’est important de prendre des nouvelles de ceux qui sont seuls. Être négatif n’est pas un problème, mais se laisser aller et ne plus avoir d’envie est inquiétant. Il faut aussi réussir à avoir du temps pour soi, car être tout le temps avec les autres, ils n’en ont pas forcément l’habitude.

“Il faut les aider à mettre cette période en perspective”

Ils ont aussi le stress de leur rapport au corps…
Oui, être fit est très important pour eux. La peur de prendre du poids est très forte, alors qu’ils réduisent énormément leur temps d’entraînement et de compétition. Il y a cette angoisse de repartir à zéro physiquement. Certains se projettent sur des souffrances qui vont revenir : ils repartent sur du physique alors qu’ils ont déjà fait une période foncière. Et oui le corps peut changer, même s’ils font attention, donc c’est compliqué à vivre. C’est une autre perte de contrôle.

Wim Fissette working with Naomi Osaka during 2020 Australian Open

D’où l’importance du soutien psychologique…
C’est capital. Il faut qu’ils puissent évoquer leurs émotions, savoir comment ils se sentent et évitent des choses trop négatives. On doit les aider à mettre cette période en perspective et éviter des peurs et des angoisses. Il y aussi des angoisses de mort, pour soi-même et pour les autres, qui sont en nous et resurgissent à ces moments-là, or ces sportifs sont rarement là-dedans. C’est important de garder en perspective que c’est une période éphémère.

“Certains vont en sortir avec une prise de conscience, une crise existentielle”

Certains pourraient raccrocher ?
Oui. C’est pour ça que l’accompagnement psychologique est important. Lorsqu’on laisse tomber, ça doit être une réflexion mûrie. Là, ce n’est pas le moment pour prendre ce genre de décisions. Avec les échéances qui se modifient, ça vaut parfois dire ajouter un an alors ils peuvent avoir envie d’arrêter là, sans avoir le recul nécessaire. Il faut en parler pour être sûr que ce n’est pas une décision prise dans la précipitation.

Ce confinement laissera-t-il des traces ?
Certains vont en sortir avec une prise de conscience, une crise existentielle. Cela pourra mener à l’arrêt, parce qu’ils ont perdu du sens, de la motivation et remettent en question leur investissement. C’est une remise en question que d’autres peuvent bien vivre en replaçant les objectifs, en se disant que se retrouver face à soi est intéressant, qu’on va apprendre des choses. Cela peut permettre de se décentrer en pensant aux autres, ce n’est pas négligeable pour un sport individuel. Cette situation va remuer des choses psychologiquement.

Lire aussi : Dans quel état va-t-on retrouver les joueurs à la reprise ?

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