« Novak est simplement plus fort que tout le monde, il faut l’accepter » – Entretien exclusif avec Goran Ivanišević

Un peu plus d’une semaine après le titre de Novak Djokovic à Melbourne, son entraîneur Goran Ivanišević a décrit le succès du Serbe comme étant « la plus douce des victoires » lors d’une interview exclusive accordée à Tennis Majors.

Goran Ivanisevic

Le chemin a été semé d’embûches mais Novak Djokovic a finalement remporté son 9e Open d’Australie, le 18e titre du Grand Chelem de sa carrière, il y a un grosse semaine désormais. Le luxe du recul donne au témoignage de Goran Ivanišević une valeur particulière. Le Croate travaille aux côtés de Novak Djokovic, comme co-entraîneur, depuis Wimbledon 2019.

Ivanisevic n’était alors présent que lors de la première semaine et il ne se considère donc pas comme un contributeur à la victoire de son poulain. « Mais celui-là, Melbourne 2021, je le compte« , nous a avoué le Croate en parlant de la victoire de Djokovic face à Thiem en finale de l’Open d’Australie 2020, son premier titre du Grand Chelem aux côté du Serbe.

Cette année, leur association a, en quelque sorte, réalisé le doublé à Melbourne ! Dans une interview exclusive accordée à Tennis Majors, Goran Ivanišević explique pourquoi il considère le titre acquis à l’Open d’Australie cette saison est l’un des plus importants de la carrière de Djokovic. Ivanišević s’est également confié sur son processus de récupération pendant le tournoi en raison de sa déchirure abdominale, son calendrier pour le reste de la saison, la force mentale du numéro un mondial, une possible de revanche à prendre sur Rafael Nadal à Roland-Garros et sur le retour de Roger Federer.

Cela fait une semaine que Djokovic a remporté son neuvième titre à l’Open d’Australie. Maintenant que les émotions et l’excitation sont retombées, quels sont les principaux enseignements à retenir de cette victoire ?

Goran Ivanišević : Personnellement, en tant qu’entraîneur et en tant que fan de Djokovic, ce titre compte énormément. Novak citerait probablement Roland-Garros 2016 ou son premier Wimbledon (en 2011) avant tout autre tournoi, mais pour moi, après une année où il a été très critiqué par les médias… Ça fait vraiment du bien. Et ce titre pourrait très bien être également très important dans un contexte plus large (celui de la course au plus grand nombre de titres en Grand Chelem, ndlr).

Ça a été un mois mouvementé, quelque chose que nous n’avions jamais vécu auparavant. Quarante-deux jours en Australie, la quarantaine, sa blessure, le départ du public en plein milieu de son match contre Fritz à cause du confinement, l’atmosphère bizarre à huis clos pendant quelques jours et puis la finale parfaite que Novak a jouée et gagnée.

Vous venez d’affirmer que Djokovic a été critiqué par une partie des médias pendant un an. Pendant le tournoi, Djokovic a déclaré que « ses erreurs étaient moins pardonnées par rapport aux autres joueurs« . Pourquoi pensez-vous qu’il est traité de cette façon dans les médias ?

GI : Tout a commencé avec l’Adria Tour. Les médias en avaient déjà après lui avant cela, mais l’année dernière, j’ai eu l’impression de regarder le film Massacre à la tronçonneuse. Pourquoi est-il traité de cette façon ? Probablement à cause de son passé. Les gens des Balkans sont toujours perçus différemment. Novak n’a pas peur de dire ce qu’il pense et n’hésite pas à battre pour les causes auxquelles il croit. Ce qui s’est passé à l’US Open, c’est comme si tout le monde était content parce que ce genre de choses lui est arrivé (disqualification en huitièmes de finale). En Australie, il a défendu ses collègues (en quarantaine stricte) et, une fois de plus, il a été critiqué parce qu’il était le seul à s’exprimer. Mais les autres n’ont rien dit. Tout au long de ma carrière, j’ai vu des joueurs faire toutes sortes de choses, mais personne n’a été traité comme Novak dans les médias.

Puis la cerise sur le gâteau… La chose la plus perfide et la plus triste, ce sont les accusations selon lesquelles il simulait une blessure. Pourquoi aurait-il fait cela ? Pourquoi le meilleur joueur du monde inventerait-il une blessure en menant deux sets à zéro face à Fritz ? Lorsqu’un autre joueur de haut niveau est blessé, on considère comme un acte héroïque le fait qu’il entre sur le court. Mais quand il s’agit de Novak, il ferait semblant…

Il arrive in fine à gérer tout ça. Il le fallait car la blessure est survenue au troisième tour, ce n’est pas comme si le tournoi touchait à sa fin. Il lui fallait quatre autres victoires, et pas contre le premier venu : Raonic, puis Zverev, Karatsev qui n’a pas atteint les demi-finales par hasard, et enfin Medvedev, qui est le meilleur du monde depuis trois mois. C’est tout simplement incroyable.

Novak_Djokovic_Open_Australie 2021

« Mentalement, Novak est l’un des athlètes les plus solides au monde »

Djokovic a déclaré aux journalistes après la finale qu’il avait passé dix heures par jour en soin pour sa déchirure abdominale. Comment la situation s’est-elle déroulée de votre point de vue ?

GI : Uli (Ulises Badio, le physiothérapeute de Novak) est un authentique faiseur de miracles. Il a passé son temps avec lui en salle de massage, Novak devait aussi prendre des analgésiques et il ne s’est pas entraîné. Nous nous échauffions un peu plus longtemps que d’habitude. Mais tout cela ne vaudrait rien si Novak n’était pas aussi fort mentalement. Je n’ai jamais rencontré un tel roc, je pense qu’il est l’un des sportifs les plus forts mentalement au monde, et je ne parle pas seulement des joueurs de tennis. Quand tout le monde doute de lui, il trouve en quelque sorte une nouvelle source d’énergie. Je peux voir combien d’efforts il y consacre et combien cela peut être compliqué parfois pour lui.

Après la blessure, j’étais là quand les médecins lui ont dit ce qui s’était passé et quels étaient les risques s’il continuait à jouer. On lui a dit que cela pouvait s’aggraver, mais il a décidé en toute conscience : « Je ferai tout ce qu’il faut pour essayer de gagner ce Chelem« . A partir de là, ça a été le même rituel tous les jours, il faisait ses traitements et lors des deux derniers matchs, il a pu jouer avec un minimum de douleur, en comparaison avec ses matchs face à Raonic et Zverev.

Novak est tout simplement plus fort que tout le monde et les gens ont du mal à l’admettre. Son esprit est si fort, il croit en son travail sur le mental et grâce à ses méthodes de relaxation, il a pu minimiser la douleur autant que cela était physiquement possible. Avec l’aide d’analgésiques également.

Il s’est concentré uniquement sur ce titre dès le moment où il a posé le pied en Australie. Il a maintenant 18 titres du Grand Chelem à son palmarès, je crois que Nadal va gagner au moins un autre Roland-Garros, il était donc important pour Novak de suivre le rythme. La course reste ouverte et c’est intéressant.

Quel a été votre rôle pendant cette période de traitements interminables, comment avez-vous pu aider dans ces circonstances particulières ?

GI : Mon rôle était d’avoir une attitude positive, pour l’aider à être détendu. Nous avions un plan, et le but était que Novak ne pense pas à sa blessure mais au match qui venait. Il ne fallait surtout pas être une source de tension supplémentaire.

Djokovic pourrait zapper deux ou trois tournois désormais

Puisque vous parlez de l’équipe, comment se passe la communication entre Marián Vajda (l’autre entraîneur de Novak Djokovic) et vous-même quand l’un de vous est sur place et l’autre à la maison ?

GI : Marian et mois nous entendons très bien. Nous étions amis avant même que je rejoigne l’équipe. Nous sommes très complémentaires, et nous sommes tous deux ouvert aux conseils, aux opinions de l’autre. Evidemment, le messager final est toujours celui qui est sur place, avec Novak. Nous voyons les choses de façon similaire. Marian est vraiment la meilleure personne possible avec qui travailler.

Après avoir été assuré de battre le record du nombre de semaines passées en tant que numéro 1 mondial, Novak a déclaré qu’il jouerait moins de tournois pour se concentrer sur ceux du Grand Chelem. A quoi ressemblera son calendrier ?

GI : Si vous regardez son calendrier des cinq ou six dernières années, ce n’est pas non plus comme s’il jouait tous les tournois. Je ne pense pas qu’on puisse jouer uniquement les tournois du Grand Chelem, parce qu’il faut une bonne préparation en amont de deux-ci, pour sécuriser son jeu. Par exemple, Novak se sentait très bien en arrivant à l’Open d’Australie grâce aux deux matchs difficiles gagnés pendant l’ATP Cup (face à Denis Shapovalov et Alexander Zverev).

Je suis sûr qu’il jouera des tournois sur terre battue avant Roland-Garros, et un sur gazon avant Wimbledon, puis les Jeux olympiques et l’US Open. On verra pour la saison indoor. Mais, sur l’ensemble de l’année, il jouera peut-être deux ou trois évènements de moins en comparaison des précédentes. Ce qui n’est pas non plus un énorme changement.

Etant donné sa blessure, est-ce réaliste de dire que Novak Djokovic ne jouera pas avant la saison sur terre ?

GI : Oui, c’est réaliste. Maintenant, ça dépend aussi de la blessure, mais il n’y a aucune raison de se précipiter. Le seul tournoi qu’il pourrait (avant la saison sur terre) est Miami. La prochaine IRM est mi-mars, je crois. Donc on verra. Nous ne prendrons aucun risque. Je préfère le voir à 100 % pour la saison sur terre, dans le but d’aller chercher son deuxième titre à Roland-Garros.

« Pour battre Rafa à Paris, Novak doit être prêt à jouer pendant 15 heures »

Novak Djokovic nous a confié avoir eu beaucoup de hauts et de bas après sa disqualification de l’US Open. Quelle a été l’ampleur de ces sautes de concentration ?

GI : Je pense que les gens ont pu voir à quel point ça a été compliqué pour lui pendant cette période. Ce qui s’est passé à New York était un choc. Quelque chose que personne n’a vu venir, alors qu’il était en route pour un potentiel titre du Grand Chelem supplémentaire. Il s’est ensuite imposé à Rome, mais il était loin de son meilleur niveau. Et je ne parlerai même pas de la finale de Roland-Garros, où il a été totalement absent, bien que Nadal ait joué à un niveau incroyable.

La fin de saison 2020 était également loin d’être idéale. Il luttait intérieurement. Il a essayé de se battre, mais il n’a pas pu se débarrasser de tout ce qui lui était arrivé en si peu de temps (Adria Tour, disqualification de l’US Open…). Quand nous sommes arrivés en Australie, on pouvait sentir que les choses étaient différentes. Il était à nouveau déterminé et à bloc.

Si Novak affronte à nouveau Rafa à Paris, vous attendez-vous à un match plus serré ?

GI : Pour être honnête, je ne pense pas que Novak puisse répéter ce genre de prestation, même s’il le voulait. Rafa est le favori, sans aucun doute. Mais le favori ne gagne pas toujours.

Etant donné que Roland-Garros est le prochain grand objectif, sur quels aspects du jeu allez vous mettre l’accent pour préparer la saison sur terre ?

GI : Avant tout, Novak doit être à son meilleur niveau physiquement. Il doit se sentir assez fort pour pouvoir rester sur le court aussi longtemps qu’il faudra. Par exemple, en finale du dernier Roland-Garros, il ne semblait pas prêt à rester sur le terrain pendant 15 heures, si c’était le temps qu’il aurait fallu pour battre Nadal. Il essayait de raccourcir les points avec des amorties ou d’autres mauvais choix.

Contre Medvedev (en finale de l’Open d’Australie), vous pouviez voir qu’il était préparé à jouer 30 heures si besoin. C’est l’état que Novak doit atteindre en vue d’un potentiel affrontement avec Nadal. Quand il sent qu’il peut tenir le choc physiquement, son tennis suit.

Des entraînements plus courts, mais plus intenses

En mai, Novak Djokovic aura 34 ans. Il a déclaré ne pas ressentir le poids de son âge, tout en se disant conscient qu’il lui sera plus difficile de gagner des grand titres au fil des ans. De quelle façon cela impacte-t-il sa routine quotidienne, ses entraînements, etc ?

GI :  Le maître-mot, pour moi, c’est le désir de Novak, et son désir est énorme. Il prendra peut-être un jour ou deux de repos par ci par là, avec l’âge. En vieillissant, vous essayez de raccourcir les entraînements, mais en y mettant une plus grande intensité. Ce ce que nous avons mis en pratique en Australie. Ça nous a plutôt bien réussi puisque qu’il était physiquement prêt à rester sur le court aussi longtemps que nécessaire. Il y a aussi beaucoup d’autres facteurs et détails à prendre en compte, comme votre état d’esprit et la volonté de continuer à s’entraîner. Mais ce qui est bien au tennis, c’est que vous pouvez être créatif avec les exercices.

Chaque personne a ses particularités, mais qu’avez-vous appris avec Novak que vous pourriez appliquer à un autre joueur dans le futur ?

GI : J’ai été coach de quatre joueurs de très haut niveau (Marin Čilić, Tomáš Berdych et Milos Raonic avant Novak Djokovic), j’ai ma propre philosophie et ma propre approche. Je pense que ça a fonctionné jusqu’à présent, et je ne changerai pas. Evidemment, en tant qu’entraîneur vous devez vous adapter à votre joueur, mais, pour moi, l’aspect principal est de rendre les choses le plus simple possible.

Le tennis est déjà un sport assez compliqué comme ça. Le coach ne doit pas en rajouter, sinon, ça devient un enfer. Plus c’est simple, mieux c’est. Novak est un génie, et il creuse parfois un peu trop en voulant trop d’informations ou de statistiques (en début d’année 2020, sur conseil d’Ivanišević, Djokovic s’est séparé de Craig O’Shannessy, son analyste statistiques, NDLR). Parfois, c’est contre-productif. En tant qu’entraîneur, vous devez aussi savoir choisir vos mots et le bon moment pour les dire. Surtout que Novak est une éponge, il prend tout ce que vous lui donnez. Il veut progresser chaque jour. L’équilibre est délicat à trouver.

Pour en revenir à votre question, qui pourrais-je coacher après Novak ? Avec lui, j’ai connu le sommet. J’ai tout vu désormais. Peut-être que j’essaierai de travailler avec de jeunes joueurs pour tenter de les aider à bâtir leurs jeux. Mais entraîner sur le circuit ATP, je ne suis pas sûr. Il ne faut jamais dire jamais, mais il y a peu de chances.

« Ne jamais enterrer Federer »

Roger Federer sera bientôt de retour, à Doha (la semaine du 8 mars), pensez-vous qu’il puisse à nouveau atteindre les sommets après un si long arrêt ?

GI : J’ai joué contre Federer, puis j’ai coaché contre Federer. Si j’ai appris une chose, c’est qu’il ne faut jamais l’enterrer. Il est toujours dangereux. Particulièrement à Wimbledon, et dans une moindre mesure à l’US Open. Quand il joue, ça veut dire qu’il est prêt. Et quand il est prêt, c’est un adversaire extrêmement difficile à affronter.

Le 8 mars, Novak Djokovic deviendra officiellement le joueur comptant le plus de semaines passées en tant que numéro 1 mondial (311). A quel point ce record est-il important dans la compétition entre les trois membres du Big 3 ?

GI : Tout est important entre ces trois-là. Rendons-nous compte : 311 semaines, c’est fascinant ! Novak a gagné tout ce qu’il pouvait gagner (il espère toutefois encore ajouter l’or olympique à sa collection, NDLR), et la fin de sa carrière n’est pas encore d’actualité. Le débat sur le GOAT ne peut être animé que par vos préférences personnelles. Mais, si on ne tient compte que des chiffres, il est difficile de nier certaines choses… Pour moi, Novak est le meilleur joueur de tout les temps, le plus complet. Pour d’autres, c’est Nadal ou Federer. Il sera intéressant de discuter de ce sujet une fois qu’ils auront tous arrêté leurs carrières.

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