Sommeil, adrénaline, mauvaise humeur : avant Roland-Garros, Sinner n’élude pas la question de son surmenage
Jannik Sinner a passé l'Open de Madrid à avouer discrètement qu'il était fatigué. À l'approche de Rome et de Roland-Garros, le numéro un mondial est confronté à un dilemme familier, et à une illusion familière.
Il a lâché l’info spontanément, et plusieurs fois. Du moins, aussi spontané que Jannik Sinner peut être face aux médias. A savoir : tout en contrôle. Au fil de ses quatre conférences de presse à Madrid, le numéro un mondial l’a dit plusieurs fois, et sous des formes légèrement différentes, mais il l’a dit : il est fatigué.
Après avoir éliminé Rafael Jodar en quarts de finale, le numéro un mondial a fait cette remarque presque en passant. « Je commence à être un peu fatigué moi aussi », avant d’ajouter cette phrase qui résume bien sa semaine, notamment ces matches qu’il a dominés sans jouer formidablement bien : « Quand je suis un peu fatigué, mon attitude peut ne pas être bonne. J’essaie de donner le meilleur de moi-même. Je pense que j’ai encore une marge de progression ici. »
« Il faisait plutôt frais ce matin »
Pour un joueur qui n’aime pas se livrer ni dévoiler ses cartes, l’aveu est notable. Et il dessine l’enjeu que commence à revêtir la saison sur terre battue pour lui : comment prendre soin d’un corps qui n’a pratiquement pas cessé de jouer et de voyager depuis Indian Wells, tout en continuant à courir après le seul Grand Chelem qui lui a échappé jusqu’à présent.
Après sa victoire en demi-finale contre Arthur Fils, le même thème est revenu, sur un ton plus modéré. Il a surtout précisé que le sommeil était son principal moyen de récupération et que la nuit précédente avait été une très bonne vue. « J’ai très, très bien dormi cette nuit, pendant de longues heures, et je me sentais plutôt frais ce matin », a-t-il déclaré.
Il a confirmé que dans un contexte de fatigue, l’adrénaline était le moteur qui lui permettait de durer dans les tournois tournois. « Quand on joue des demi-finales, des quarts de finale ou les finales, il y a aussi un peu d’adrénaline, et puis j’essaie de récupérer autant que possible. Et ensuite, à Rome, on verra bien. »
Que Sinner puisse considérer Rome avec une telle décontraction apparente est aussi une donnée qui permet de cerner son enjeu.

Est-ce qu’on peut faire l’impasse sur Rome ?
Osons poser la question : pourquoi Sinner ne ferait-il pas l’impasse sur Rome pour se préserver avant Roland-Garros ? Carlos Alcaraz, qui a l’habitude de dire qu’il doit « écouter son corps », a allégé ses saisons sur terre avant ses deux titres à Roland-Garros en 2024 et 2025.
Sur le papier, cela semble encore invraisemblable. Rome est, pour un Italien qui a déjà triomphé aux ATP Finals de Turin, la deuxième case à cocher au palmarès après les tournois du Grand Chelem. Il ne l’a jamais remporté. Le public, la fédération, le mouvement sportif italien, sans parler des médias : personne ne peut s’offrir un Masters 1000 de Rome sans Sinner. Il peut tout au plus envisager cinq jours sans match (mais pas sans pression) entre sa finale à Madrid et son premier tour au Foro Italico.
Difficile de ne pas lier cette préoccupation sur sa fraîcheir à la tirade qu’il a faite en conférence de presse après le troisième tour, sur les horaires des rencontres : il a encore pointé ces horaires qui font finir les matchs après 1 heure du matin, entraînant des couchers pas avant 4 ou 5 heures, avec des conséquences en cascades sur la récupération, la performance et la fragilité des organismes. « Je pense qu’on peut faire mieux, sans aucun doute, sur ce point. »
45 matchs en 20 semaines ?
Contre Fils, Sinner a encore laissé transparaître ces moments de tension ou de préoccupation sans conséquence. Lors du deuxième set contre Jodar, il semblait aussi parfois à bout de souffle. Son langage corporel était tendu. On sait qu’il a des raisons légitimes de craindre les crampes. C’est sa façon à lui de dire en langage non verbal : « Je suis fatigué ».
Depuis l’Open d’Australie, mi-janvier, Sinner a disputé 31 matchs en 14 semaines : demi-finaliste à l’Open d’Australie, quart de finaliste à Doha, vainqueur à Indian Wells et à Miami, vainqueur à Monte-Carlo, et désormais finaliste à Madrid.

S’il remporte tous ses matchs jusqu’à la fin de la saison sur terre battue – la finale de Madrid dimanche, Rome à partir de mercredi, puis Roland-Garros –, il disputera jusqu’à 14 matchs supplémentaires avant la finale de Roland-Garros, le 7 juin. Cela ferait un total de 45 matchs en un peu moins de 20 semaines, sans véritable semaine de repos.
Pour l’instant, Sinner se contente de gérer la situation plutôt que de la nier. Dormir quand il le peut, compter sur l’adrénaline quand il le faut, ne pas surinvestir Rome en terme d’intensité, et faire de Roland-Garros le seul objectif qui compte vraiment pour le mois à venir. La réussite de ce calcul dépend d’un élément qu’aucune réponse donnée en conférence de presse ne peut résoudre avant de constater d’éventuelles conséquences sur le terrain : sa condition physique, après huit semaines consécutives de tennis à haut niveau, sera-t-elle au rendez-vous ?