« Ça va se passer aussi en France » : entretien avec Louis Borfiga, l’homme qui a révolutionné le tennis canadien

Le tennis français a placé beaucoup d’espoir dans le retour de Louis Borfiga, responsable du miracle du tennis canadien.

21 octobre 2021
Louis Borfiga

Louis Borfiga refuse l’étiquette de sauveur, pas plus du tennis canadien qu’éventuellement du tennis français. Mais l’ancien patron, pendant 15 ans, du tennis canadien sent forcément quand même tous les espoirs placés en lui par le président de la FFT, Gilles Moretton, et le DTN Nicolas Escudé. Consultant de luxe, arrivé avec une aura quasiment de magicien, Louis Borfiga reste l’homme par qui le Canada a vu éclore les Milos Raonic, Eugenie Bouchard, Bianca Andreescu, Felix Auger-Aliassime, Denis Shapovalov et Leylah Fernandez. Une liste en or qui fait des envieux en France où la situation est pour le moment plus compliquée.

Peut-on exporter la méthode Borfiga (rigueur, travail, discipline, esprit d’équipe, réunion de toutes les énergies autour de grands centres d’entraînement, mise en commun des connaissances et des compétences, formation des moins des 14 ans) dans le système français ? Là réside toute la question. Mais au moins, cette fois, on va essayer. A 66 ans, le mentor de la génération Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils, Gilles Simon, se donne comme dernière grande mission de ramener le tennis français à ses belles heures. Ici, il nous a expliqué pourquoi il avait décidé de revenir, les espoirs qu’il fonde en l’équipe désormais en place à la FFT et ce qu’il aimerait changer dans l’état d’esprit du tennis tricolore, par comparaison à ce qu’il a réussi à insuffler au tennis canadien avec les résultats qu’on connaît. Mais, plus que tout, celui qui a officiellement terminé son contrat avec Tennis Canada en septembre, vient prôner la patience.

Louis Borfiga
Louis Borfiga – ©Tennis Canada

Luigi Borfiga, Pourquoi aviez-vous décidé de quitter le tennis français ?

J’étais parti il y a quinze ans avec comme motivation principale d’avoir une expérience à l’étranger et aussi d’avoir la possibilité de diriger une fédération, d’en être le leader et donc de pouvoir imprégner ma vision, de pouvoir être le décideur. Aller à l’étranger a été une belle expérience, également très enrichissante du point de vue personnel. Tout n’a pas été simple, il a fallu convaincre que la structure mise en place et les idées étaient les bonnes mais il y a eu un un soutien sans faille des dirigeants du tennis canadien depuis le début.

On imagine qu’ils n’ont pas dû être ravis de vous laisser partir…

Ils n’étaient pas très contents que je m’en aille, mais il fallait quand même que je rentre en France, même pour des raisons familiales, pour retrouver un peu la famille, c’était important. Il était temps de rentrer.

La FFT vous avait déjà sollicité du temps de Bernard Giudicelli, alors pourquoi avez-vous cette fois décidé de dire oui ?

C’était un choix personnel, de vouloir rentrer. C’était le bon moment pour retrouver la maison, et je prends en fait une semi-retraite, je n’ai pas un poste à temps complet. Je connais aussi le président Gilles Moretton depuis longtemps, on s’était de nouveau parlé de manière informelle il y a un an et tout de suite ça avait encore ‘cliqué’ entre nous, sur les idées, sur tout. Il est évident que le fait que Gilles soit président, pour moi c’est quand même un plus pour venir essayer d’aider. Je ne regrette pas du tout d’être revenu, je suis super motivé. Et je voudrais aussi rendre à ma fédération tout ce qu’elle a fait pour moi parce que si j’ai eu le poste au Canada c’est aussi parce que je travaillais avec la fédération française qui à l’époque était une fédération de référence. Il est important de rendre un peu, et c’est une notion qui a été oubliée.

Je ne ressens pas de pression parce que je ne suis pas décideur.

Louis Borfiga

Vous sentiez aussi que votre méthode allait trouver les oreilles à qui parler ?

Oui, mais il y a aussi le fait que l’équipe en place actuellement, je la connais super bien, j’en ai même entraîné la majorité ! Et ce sont surtout eux qui vont décider. Moi, je vais amener ma petite pierre, c’est tout. Je suis assez optimiste car l’équipe qui est en place est vraiment bonne, donc ça va faire du bon travail.

Ne ressentez-vous tout de même pas un peu de pression car on vous a souvent présenté comme le sauveur du tennis canadien alors en France on espère forcément que vous venez créer un autre miracle non ?

Non, je ne ressens pas de pression parce que je ne suis pas décideur : le patron du domaine technique, c’est Nicolas Escudé. Je vais juste essayer de les aider modestement : ce sont eux qui vont réussir, qui font tout le travail, pas moi.

Justement, quels sont les axes sur lesquels vous intervenez ?

Ce que je peux leur amener, c’est mon expérience : celle vécue en France pendant vingt-et un ans puis celle des quinze ans au Canada. Et puis aussi les contacts que j’ai régulièrement avec les fédérations, les liens et les réseaux que j’ai tissés avec beaucoup de responsables. Je peux aussi amener un peu de recul et de réflexion : aider à analyser calmement et dire voilà ce que je pense qu’on devrait faire.

Il faudrait une locomotive, c’est indispensable.

Louis Borfiga

Les joueurs dont vous vous étiez occupés en France avant de partir, comme Gilles Simon par exemple, sont aujourd’hui en fin de carrière et la situation globale du tennis français est moins reluisante en termes de résultats. Quel regard portez-vous sur le défi qui vous est présenté ?

C’est vrai qu’actuellement on est un peu dans le dur. Mais il y a parfois aussi des cycles… Je pense qu’il y a pas mal de relève et ça c’est bien, mais maintenant il va falloir réussir avec ces jeunes. Il faut aussi savoir que tout ce qui va être mis en place, notamment sur les moins de 14 ans, ça portera ses fruits seulement dans cinq, six, sept ans. Il faut de la patience, il faut laisser travailler et soutenir ceux qui sont en place.

On parle de patience par rapport aux résultats mais on sait aussi qu’avoir une locomotive, c’est important : Milos Raonic et Eugenie Bouchard ont sans aucun doute aussi beaucoup aidé la dynamique canadienne. Le souci en France, c’est que pour le moment il n’y en a pas non ?

Vous avez entièrement raison. Milos et Eugenie, c’est sûr qu’ils ont relayé mon message de manière incroyable et ont vraiment été des locomotives pour Felix (Auger-Aliassime), Denis (Shapovalov), Bianca (Andreescu) et Leylah (Fernandez). Là on peut espérer qu’un Ugo Humbert explose, qu’un fille explose… Il faudrait une locomotive, c’est indispensable. Mais ça peut aller très vite, en deux ou trois ans. Milos, quand il est arrivé, on ne pensait pas qu’il serait si vite dans le top.

Quand on parle de Raonic, on parle aussi d’un joueur qui est un acharné de travail : il est un bon exemple de ce que vous prônez aussi, à savoir les valeurs de travail et d’ambition… Peut-on apprendre ça ?

Oui, ça s’apprend. C’est quand ils sont jeunes qu’il faut les former avec de bonnes valeurs : le travail, le respect aussi de l’institution. Maintenant, il y en a qui sont plus travailleurs que d’autres, on ne va pas le cacher. Milos est un gars super rigoureux, super intelligent, qui essaie toujours d’améliorer les moindres détails… Mais ça s’apprend, quand on est bien formé. Et ça va se passer en France aussi, il n’y a pas de raison. Cela a déjà été le cas dans le passé donc on peut le refaire.

Vous aviez l’habitude de dire aux Canadiens que les meilleurs formateurs étaient en France : vous le pensez toujours ?

Oui, je le pense toujours et même encore plus depuis que je suis revenu et que j’ai des contacts avec des régions, avec des entraîneurs nationaux. Maintenant il faut absolument que toutes les énergies travaillent dans le même sens, qu’il y ait un gros travail d’équipe. En France, il y a de très bons entraîneurs, une grosse richesse, mais souvent quand je parle avec mes amis à l’étranger ils me disent que les Français ne se rendent pas compte de ce qu’ils ont.

Il faut qu’on mette fin à ce discours un peu négatif qui veut que les Français soient faibles mentalement

Louis Borfiga

Quelle serait la spécificité de la formation à la française sur laquelle ont pourrait s’appuyer ?

Il y a toujours eu une tradition de bons entraîneurs en France, toujours eu une tradition du beau jeu. Maintenant, il est évident que ça doit évoluer, qu’il faut se remettre en question. Mais le fait que maintenant Pierre Cherret (ndlr: l’ancien DTN, ancien coach notamment de Cédric Pioline et Alizé Cornet) va s’occuper de la formation des entraîneurs par exemple, c’est un plus énorme, ça va faire une belle différence. Il faut vraiment que tout le monde travaille ensemble.

Vous avez eu cette volonté d’ouverture en partant au Canada : est-ce aussi à ramener dans vos valises ?

Oui, il faut avoir un esprit d’ouverture, c’est indispensable. Il faut aller voir ce qu’il se passe dans les autres fédérations, dans les autres sports même.

Denis Shapovalov et Félix Auger-Aliassime, Coupe Davis, 2019
Denis Shapovalov et Félix Auger-Aliassime, Coupe Davis, 2019, Antoine Couvercelle / Panoramic

Ce qui marque quand on regarde les résultats de votre travail au Canada, c’est la dynamique et l’émulation créée entre les joueurs et les joueuses, qu’ils soient ou non de la même génération d’ailleurs…

C’était en effet un peu notre fonds de commerce, d’essayer d’être une grande famille, qu’il y ait vraiment un esprit d’équipe, une émulation. Mais c’est aussi plus facile quand c’est un petit pays. 

Sentez-vous que le tennis français a décidé d’y mettre aussi les moyens ? Parce que les Canadiens avaient beaucoup investi sur la formation notamment.

Oui, oui, incontestablement. La motivation est là, les moyens y sont aussi C’est clair que oui.

On entend souvent les mêmes critiques sur le tennis français, à savoir le supposé manque de mental des joueurs. Sans tomber dans ce cliché, y a-t-il une approche différente que vous avez ramenée du Canada ?

Il est évident qu’il faut que les Français croient plus en eux. Il faut qu’on mette fin à ce discours un peu négatif qui veut que les Français soient faibles mentalement : il faut bannir ce terme du vocabulaire. Quand je suis arrivé au Canada, ils se contentaient de peu mais on a réussi à changer cet état d’esprit en disant que, non, il n’y avait aucune raison qu’ils n’y arrivent pas. En France, il faut bannir cette rumeur qui court, et qui s’est un peu aggravée, comme quoi les Français sont faibles mentalement. Ce n’est pas vrai. Il y a quand même eu des grands champions en France récemment avec des Marion Bartoli, Amélie Mauresmo et Mary Pierce qui gagnent des titres du Grand Chelem, mais aussi Cédric Pioline qui a fait des finales. Alors s’ils étaient faibles mentalement… Au niveau des jeunes, il ne faut pas retranscrire ce message, cette rumeur : au contraire il faut leur dire qu’ils sont aussi forts que les autres.

Un peu comme Felix Auger-Aliassime qui a toujours affiché ses ambitions, sans arrogance aucune…

C’est ça ! Et, exactement, sans arrogance. Il faut rester humble mais ambitieux.

Félix Auger-Aliassime, US Open 2021
Félix Auger-Aliassime, US Open 2021 – Danielle Parhizkaran – AI / REUTERS / PANORAMIC

Comment change-t-on cette mentalité ?

On change ça au quotidien. Le travail au Canada a été fait par les entraîneurs qui ont inculqué ce message de confiance en soi, qui sont allés dans les tournois pour jeunes en leur disant de s’aligner pour essayer de gagner, en leur disant qu’ils sont aussi forts que les autres. Oui, ça se cultive au quotidien.

L’US Open valide une décennie de travail

Louis Borfiga

Quel premier bilan tirez-vous de votre prise de contact avec ce tennis tricolore ? Et comment vous organisez-vous ?

Je suis plus optimiste quand je vois ce qu’il se passe maintenant que je suis un peu plus dedans. Il y a un bon état d’esprit, une dynamique pour avoir des résultats et beaucoup de bons jeunes. Là j’ai eu par exemple une visioconférence avec tous les entraîneurs des moins de 14 ans, j’ai été dans deux ligues déjà, je vais à Paris voir un peu les entraînements, je vais aller à Poitiers. Je veux avoir une vue générale. Et ensuite évidemment les entraineurs me sollicitent. J’ai aussi des réunions avec le président, avec Nicolas Escudé. Ce qui est bien c’est que c’est assez varié et que j’essaie d’avoir une vue générale. 

Un petit mot sur l’US Open : c’était votre dernière saison canadienne et ils vous ont offert un feu d’artifice…

Honnêtement je ne pensais jamais que Leylah allait faire finale de l’US Open à 19 ans… Mais par contre, quelle qualité mentale ! Elle, elle y croit tellement ! Et Felix, c’était une belle récompense qu’il soit en demi-finales : il progresse. C’était un US Open extraordinaire, oui un feu d’artifice.

Qui valide une décennie de travail aussi ?

Ah oui, c’est clair cela valide une décennie de travail. C’était vraiment sympa. Quand je suis arrivé au Canada, il n’y avait rien : un joueur et une joueuse dans le Top 300… 

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