9 septembre 1968 : Le jour où Arthur Ashe est devenu le premier Afro-Américain sacré en Grand Chelem

En dominant le Néerlandais Tom Okker en finale de l’US Open 1968, Arthur Ashe a remporté le premier Majeur de sa carrière. Il est surtout devenu le premier joueur afro-américain à décrocher un titre du Grand Chelem masculin.

9 September 2021

Ce qui s’est passé ce jour-là et pourquoi cela a marqué l’histoire du tennis

Le 9 septembre 1968, Arthur Ashe domine Tom Okker en finale de l’US Open (14-12, 5-7, 6-3, 3-6, 6-3) pour devenir le premier Afro-Américain à remporter un tournoi du Grand Chelem masculin. Pour lui, ce n’est pas un simple accomplissement sportif, mais également une opportunité de se poser en défenseur des droits civils. Ashe, qui participait avec le statut d’amateur à cette première édition du tournoi de Forest Hills, ne peut en conséquence pas recevoir de prize-money et repart de New York avec 280 dollars en poche (soit une indemnité quotidienne de 20 dollars, pendant quatorze jours).

Les acteurs

  • Arthur Ashe, champion malgré la ségrégation

Arthur Ashe est né en 1943 à Richmond (Virginie). Son père lui ayant interdit de pratiquer le football amércain, le jeune Arthur se met au tennis sur des courts publics, où son talent est remarqué par le meilleur joueur noir de Richmond, Ron Charity, qui lui apprend les bases du jeu avant de le présenter au Dr. Robert Walter Johnson. Ce dernier est le coach d’Althea Gibson, la première femme noire à avoir gagné des tournois du Grand Chelem, et il permet à Ashe d’atteindre un tout autre niveau, tout en le préparant psychologiquement à affronter la ségrégation raciale.

En 1963, Ashe devient le premier Afro-américain à remporter les Championnats Nationaux Juniors en salle et obtient ainsi une bourse à l’Université de Los Angeles (UCLA). Là, il peaufine son tennis en s’entraînant avec son idole, Pancho Gonzales,. La même année, il devient le premier joueur noir à représenter les Etats-Unis en Coupe Davis. Avant l’US Open 1968, Ashe avait déjà gagné 31 tournois et été deux fois finaliste malheureux de l’Open d’Australie, défait par Roy Emerson en 1966 (6-4, 6-8, 6-2, 6-3) et en 1967 (6-4, 6-1, 6-1).

  • Tom Okker, le « Néerlandais volant »

Le Néerlandais Tom Okker est né en 1944. Il est l’un des premiers joueurs de son temps à imprimer un fort effet lifté à la balle. Il a remporté 18 tournois en tant qu’amateur, avant de passer pro au début de l’ère Open. Après avoir gagné son premier tournoi professionnel à Rome en 1968, « le Néerlandais volant » se hisse en quarts de finale de Wimbledon, où il est éliminé par Arthur Ashe (7-9, 9-7, 9-7, 6-2).

Le lieu : Forest Hills

L’US Open (appelé US Nationals avant 1968 et le début de l’Ère Open) a été créé en 1881. Bien qu’il soit le seul Grand Chelem à avoir été disputé sans la moindre interruption depuis ses débuts, le tournoi a changé de site à plusieurs reprises au fil des ans. Les premières éditions se déroulent sur les courts en herbe du Casino de Newport, à Rhode Island, puis en 1915, l’épreuve s’installe à New York, au West Side Tennis Club, dans le quartier de Forest Hills.

L’histoire : Finale âprement disputée, succès lourd de sens

Bien qu’il soit l’un des meilleurs joueurs du monde et qu’il vienne de gagner les Championnats Amateurs des Etats-Unis, Arthur Ashe, tête de série N°5, n’est pas le favori du premier Championnat de l’ère Open. Dans ce premier US Open, les meilleurs joueurs professionnels, qui étaient interdits de tournois du Grand Chelem jusqu’au printemps 1968, peuvent désormais se mesurer aux amateurs. Avec dans le tableau des joueurs de la trempe de Rod Laver, Ken Rosewall, Tony Roche et John Newcombe, personne ne s’attend à voir Ashe soulever la coupe le 9 septembre. De plus, le natif de Richmond est censé affronter Rod Laver, qu’il n’a encore jamais battu, en quarts de finale. Mais « Rocket » s’incline finalement en huitièmes de finale face à Cliff Drysdale (4-6, 6-3, 3-6, 6-1, 6-1). Roche, tête de série n°2, disparaît au même tour.

En quarts de finale, Ashe élimine Drysdale (8-10, 6-3, 9-7, 6-4) et en demi-finale, il bat son coéquipier de Coupe Davis, Clark Graebner (4-6, 8-6, 7-5, 6-2). En finale, il affronte l’inattendu Tom Okker, alias le « Hollandais volant », qui a battu le grand Ken Rosewall au tour précédent (8-6, 6-4, 6-8, 6-1). Leur finale s’avère être le match le plus disputé du tournoi.

Cinquante ans plus tard, Billie Jean King, finaliste cette année-là du tournoi féminin, se rappellera, sur le site de l’ATP : « C’était serré. Okker était très rapide, un petit Néerlandais très rapide. Il était difficile à jouer. Il était vraiment très rapide et nerveux. Il était partout à la fois. Il avait un grand coup droit lorsqu’il était en confiance. Arthur avait un service tellement beau. Cela a vraiment fait la différence. »

Pour prendre le dessus sur le Hollandais Volant, Ashe s’appuie surtout sur son jeu de service-volée. D’après Drysdale, son adversaire malheureux en quarts de finale, “il était un mélange de serveur-volleyeur et de gros cogneur, frappant la balle à plat ». Après trois sets de grand tennis, Ashe mène deux manches à une, 14-12, 3-6, 6-3. Au cours de la pause de dix minutes dont les joueurs bénéficient à l’époque à la fin du troisième set, il se rend aux toilettes, où il reçoit des conseils inattendus. Il y croise son ancien colocataire à UCLA, l’excellent joueur Charlie Pasarell, et le capitaine de l’équipe américaine de Coupe Davis, Donald Dell.

« On lui a dit comment attaquer Okker, qu’il devait aller plus souvent au filet, passer plus de premières balles, racontera Dell. Okker était en train de prendre le contrôle du match. (…) Je voulais qu’Arthur s’engage et aille au filet, au lieu de laisser Okker dominer. » Même si ce coaching ne semble pas beaucoup aider Ashe au quatrième set (qu’il perd 6-3), il finit par s’imposer au cinquième set (6-3). Il devient ainsi le premier Afro-américain à triompher à Forest Hills, mais aussi le premier à remporter un tournoi du Grand Chelem. Cinq mois après l’assassinat de Martin Luther King, cela signifie beaucoup pour ce fervent défenseur des droits civils, comme son frère, Johnnie, le racontera des années plus tard, cité par theundefeated.com :

« Je lui ai dit : ‘tu l’as fait, frangin’. Et il a dit : ‘Oui, je suis un champion. Maintenant les gens vont m’écouter.’ Et il m’a dit que ce tournoi marquait une transition dans sa vie. Il ne serait plus jamais un simple joueur de tennis aux yeux du public. Ceux qui ne le connaissaient pas ne réalisaient pas à quel point Arthur était un intellectuel, mais ils étaient sur le point de l’apprendre. Je pense que pour lui, remporter l’US Open a ouvert une nouvelle voie qu’il pouvait maintenant emprunter parce qu’il savait qu’on allait l’écouter. Ses opinions auraient de l’importance. »

La postérité du moment : Arthur Ashe au Hall of Fame

Arthur Ashe remportera deux tournois du Grand Chelem supplémentaires, l’Open d’Australie 1970 (battant Dick Crealy en finale, 6-4, 9-7, 6-2) et Wimbledon 1975 (dominant en finale Jimmy Connors, 6-1, 6-1, 5-7, 6-4).

De plus, l’Afro-Américain atteindra deux autres finales majeures (en Australie et à Londres), et à la fin de sa carrière, en 1980, il comptera 81 titres à son palmarès. Il deviendra ensuite capitaine de l’équipe américaine de Coupe Davis de 1981 à 1985 et sera intronisé au International Tennis Hall of Fame en 1985. Ashe, qui, à l’âge de douze ans, avait déclaré à son frère vouloir être « le Jackie Robinson du tennis », publiera en 1988 un livre en trois volumes intitulé A Hard Road to Glory: A History of the African-American Athlete (Une route difficile vers la gloire : une histoire de l’athlète afro-américain), qu’il considérera comme un accomplissement bien plus important que n’importe lequel de ses triomphes sportifs. Arthur Ashe mourra en 1993 des suites du virus du SIDA, contracté au cours d’une transfusion sanguine dans les années 1980.

Tom Okker ne disputera plus jamais de finale en Grand Chelem, mais il restera le plus grand joueur néerlandais de son époque. Remportant 78 tournois en simple et 104 en double, il sera l’un des premiers joueurs à dépasser le million de dollars en prize-money. Il prendra sa retraite en 1980.

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