26 mai 1956 : Le jour où Althea Gibson est devenue la première joueuse noire à remporter un Grand Chelem

Le 26 mai 1956, Althea Gibson est la première athlète noire à gagner un Grand Chelem, 43 ans avant Serena Williams.

Althea Gibson

Ce qui s’est passé ce jour-là et pourquoi ça a marqué l’histoire du tennis

Ce jour-là, le 26 mai 1956, à Roland-Garros, Althea Gibson devient la première athlète noire à triompher dans un tournoi du Grand Chelem. Plus qu’un simple résultat, c’est l’aboutissement d’un long combat contre le racisme et les préjugés, que Gibson a affronté avant de pouvoir participer aux tournois majeurs.

Son succès est un grand pas vers la fin de la ségrégation au tennis et de manière plus générale, dans la lutte pour les droits civiques. C’est aussi le premier des cinq titres du Grand Chelem remportés par l’Américaine en seulement trois saisons.

Le personnage : Althea Gibson, la fille de Harlem

Althea Gibson est née en 1927 dans une exploitation de coton de Caroline du Nord, mais elle grandit à New-York, où sa famille déménage en 1930, frappée par la Grande Dépression. Elle fait ses premiers pas raquette en main dans les rues de Harlem, en jouant au paddle-tennis, un dérivé du tennis qui se joue sur un plus petit terrain sans couloirs (à ne pas confondre avec le « padel » moderne).

La jeune Althea y excelle et devient championne de New York de paddle en 1939, à l’âge de douze ans. Grâce à une collecte de voisinage, elle devient membre du Harlem Cosmopolitan Club, un club pour Afro-Américains, et y prend des leçons de tennis.

L’histoire : Gibson brise les barrières

En 1941, Althea Gibson commence à écumer les tournois de l’ATA,  l’American Tennis Association, l’équivalent Afro-Américain de l’USLTA, la Fédération de Tennis américaine. Grâce au soutien financier du célèbre boxeur Sugar Ray Robinson, Gibson devient championne nationale junior et, en 1947, remporte le premier de ses dix titres consécutifs au Championnat National Féminin de l’ATA. Elle domine le jeu grâce à sa puissance et sa vitesse.

Ses succès sont remarqués par les mécènes Walter Johnson et Hubert A. Eaton. Avec leur aide, elle participe à des tournois de plus grande importance, mais les tournois de l’USLTA lui restent inaccessibles. Officiellement, l’USLTA interdit la ségrégation raciale, mais la plupart de ses compétitions ont lieu dans des country-clubs réservés aux Blancs. Finalement, Althea Gibson met un premier pied dans ce milieu en 1949, en devenant la première femme noire à participer au Championnat Indoor de l’USLTA, où elle atteint les quarts de finale.

Mais ce n’est qu’en 1950 qu’elle pourra s’aligner au tournoi le plus important organisé par l’USLTA, le National Championships, ancêtre de l’US Open, qui se tient à Forest Hills. Elle s’était vu refuser l’accès plusieurs années de suite, jusqu’à ce que l’ancienne championne Alice Marble s’engage dans un intense lobbying pour pousser l’organisation à l’autoriser à jouer.

Dans une lettre au Journal de l’USLTA, Marble écrit : « Si le tennis est un sport de dames et de gentlemen, il est temps que nous nous comportions comme tels, et non comme des bigots hypocrites. Si Althea Gibson représente un défi pour les joueuses actuelles, alors il serait juste qu’elles y répondent sur les courts. »

Gibson est finalement admise dans le tournoi de Forest Hills et passe son premier tour face à Barbara Knapp, avant de s’incliner contre Louis Brough, championne de Wimbledon en titre, à l’issue d’un match joué sur deux jours en raison de la pluie. C’est un moment marquant de l’histoire du tennis, comme le journaliste David Eisenberg l’explique à Sports Illustrated : « J’ai assisté à beaucoup de grands moments de sport, mais peu furent plus excitants que la prestation de Mlle Gibson contre Mlle Brough. Pas en raison du niveau de jeu, qui ne fut pas incroyable, mais à cause de l’énorme effort réalisé par cette jeune fille de couleur, si seule et si tendue. »

L’inclusion de Gibson au plus grand tournoi de tennis des Etas-Unis n’est plus simplement l’histoire d’une joueuse de tennis se frayant un chemin vers le sommet. Pour la communauté Afro-Américaine, c’est comparable à ce qu’avait accompli plus tôt Jackie Robinson, au baseball : un moment marquant dans la lutte pour les droits civils.

En 1951, aux Championnats de Caraïbes, en Jamaïque, Gibson gagne son premier tournoi international, et en juillet, elle devient la première femme noire à jouer à Wimbledon, éliminée au troisième tour.

En 1956, elle vient pour la première fois à Paris pour participer à Roland-Garros, en tant que tête de série numéro 3. En route vers la finale, elle n’abandonne qu’un set, en demi-finale, contre Angela Buxton, qu’elle bat 2-6 6-0 6-4.

Le samedi 26 mai 1956, Althea Gibson vient à bout de la numéro 1 mondiale, Angela Mortimer, pour la première fois en cinq rencontres, 6-0 12-10 (le tie-break n’a pas encore été instauré), et devient ainsi la première athlète noire de l’histoire à remporter un tournoi du Grand Chelem.

Le champion afro-américain Malivai Washington, finaliste à Wimbledon quarante ans plus tard, en 1996, résumera ainsi pour ESPN l’impact de cette victoire : « Chaque sport à ses pionniers, que l’on regarde en se disant : sans cette personne, je ne serais pas là où je suis aujourd’hui. Tout le monde a dit ça au sujet d’Arthur Ashe, mais plus de dix ans avant que Ashe ne gagne ses tournois du Grand Chelem, Gibon les avait déjà gagnés – la première Afro-Américaine à le faire.

Mais à son époque, le tennis n’était pas aussi médiatisé qu’aujourd’hui. C’est pourquoi beaucoup de jeunes ne savent pas grand-chose d’Althea Gibson, qui a brisé les barrières à une époque où le sport se limitait encore beaucoup aux country-clubs. »

La postérité du moment : un palmarès exceptionnel

L’année suivante, en 1957, Althea Gibson posera de nouveaux jalons, en s’imposant à Wimbledon puis à Forest Hills. Au All England, elle gagne devant la reine Elizabeth II : « Serrer la main de la reine d’Angleterre, c’est très éloigné de devoir s’asseoir dans la section du bus réservée aux gens de couleur. », commentera-t-elle.

Le 11 juillet, de retour à New-York, elle sera la deuxième Noire américaine, après le champion des Jeux de 1936 Jesse Owens, à triompher en défilant dans les rues de la ville. En 1958, elle sera la première femme noire à faire la Une de Time et Sports Illustrated.

Au total, Gibson inscrira à son palmarès cinq titres du Grand Chelem en simple, cinq en double, et un en double mixte.Fin 1958, elle deviendra professionnelle et signera un contat avec l’équipe de basket-ball des Harlem Globetrotters pour disputer des exhibitions avant leurs matches.

Althea Gibson

Elle ne sera pas heureuse du tour que prendra sa carrière : « Quand je regardais autour de moi, je voyais ces joueuses blanches, dont certaines que j’avais écrasées sur le court, obtenir des contrats et des invitations », écrira-t-elle. « Soudain j’ai compris que mes triomphes n’avaient pas détruit les barrières raciales pour de bon, comme je l’avais cru, peut-être naïvement. »

A la même époque, chanteuse de talent, elle enregistrera un album de reprises de standards populaires intitulé Althea Gibson Sings.

Avoir bousculé les clichés dans le monde du tennis ne lui sufira pas et, en 1964, elle se lancera dans une carrière professionnelle de golfeuse. Toujours victime des préjugés raciaux, elle sera parfois contrainte à se mettre en tenue dans sa voiture, les country-clubs n’acceptant toujours par les Noirs dans leurs club-houses. Elle se hissera jusqu’à la 27e place mondiale et prendra sa retraite en 1978.

Il faudra attendre quarante et un ans pour voir une autre joueuse noire, Serena Williams, triompher à nouveau en Grand Chelem à l’US Open 1999. Selon la sœur de Williams, Venus, Althea Gibson regardera la finale, heureuse que cet événement survienne de son vivant.

Althea Gibson s’éteindra en 2003, seize ans avant que ses accomplissements ne soient honorés au Billie Jean King Tennis Center, avec l’inauguration d’une statue à son effigie devant le Stadium Arthur Ashe.

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