Osaka, ou comment la championne discrète a trouvé sa voix

Mercredi soir, Naomi Osaka a annoncé son retrait du tournoi de Cincinnati pour protester contre les violences policières commises aux Etats-Unis. Jusque-là peu bavarde loin des courts, la numéro 10 mondiale défend ses convictions avec ardeur depuis quelques mois.

Naomi Osaka, Brisbane, 2020 (Tennis Majors Features)

Cela fait maintenant presque deux ans que Naomi Osaka est entrée dans la lumière. Le 8 septembre 2018, la jeune Japonaise remportait l’US Open, son premier titre du Grand Chelem en contrecarrant avec brio les plans d’une Serena Williams pourtant habituée à tout détruire sur son passage (6-2, 6-4).

Quatre mois plus tard, la Nippone enchaînait en s’adjugeant l’Open d’Australie. Une victoire qui l’a propulsée jusqu’au sommet du classement WTA, à l’âge de 21 ans. Exceptionnelle sur le court, mais timide devant les micros, elle a eu du mal à porter son fardeau. Ses résultats ont d’ailleurs fini par en pâtir.

Le confinement engendré par la pandémie de Covid-19 a donné à chacun l’occasion de se reposer. Il a aussi permis à Osaka de réfléchir et, au cours de ces derniers mois, de trouver le ton qui lui convenait le mieux. Honnêteté rafraîchissante, toujours décalée et souvent drôle, la joueuse de 22 ans est sortie de sa coquille. Maintenant, à l’instant de Coco Gauff, elle est devenue leader.

« J’ai réévalué ce qui était vraiment important pour moi »

L’annonce de son retrait du Western & Southern Open, mercredi soir, pour protester contre les récentes violences policières commises aux Etats-Unis a été un choc pour tous. Mais l’ATP et la WTA ont, en fin de compte, suivi la même voie en mettant le tournoi en pause pour une journée, arguant que « le tennis défend une posture collective contre les inégalités raciales et l’injustice sociale. »

Quand George Floyd est décédé suite à son interpellation par des policiers dans le Minnesota en mai dernier, Osaka a été tellement émue qu’elle et son compagnon, le rappeur Cordae, se sont rendus sur place, pour protester et faire part de leurs condoléances. Elle a ensuite posté des photos sur Instagram et, de cette manière, fait entendre sa voix.

 

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Une publication partagée par 大坂なおみ 🇭🇹🇯🇵🇺🇸 (@naomiosaka) le 9 Juin 2020 à 6 :33 PDT

Dans une tribune publiée chez Esquire Magazine en juillet, Osaka a reconnu qu’il était temps, pour elle, de sortir du silence :

« Lors des derniers mois, j’ai réévalué ce qui était vraiment important pour moi. C’est un redémarrage dont j’avais probablement grand besoin. Je me suis demandé : ‘Si je ne peux pas jouer au tennis, comment faire la différence ?’ J’ai décidé qu’il était temps d’élever la voix. Ce que je dirai là, je n’aurais jamais imaginé être en mesure de l’écrire il y a deux ans de cela, quand ma victoire à l’US Open a changé ma vie. Et je suis persuadée que quand je relirai ce texte dans le futur, mon apprentissage en tant que personne aura continué. »

« Nous ne pouvons pas laisser l’ignorance d’une poignée d’arriérés empêcher la majorité d’avancer »

Fille d’une mère japonaise et d’un père haïtien, Osaka a déménagé aux Etats-Unis avec sa famille, alors qu’elle n’avait que trois ans. Fière de son héritage, elle défendra les couleurs du Japon à l’occasion des Jeux olympiques de Tokyo. Elle a également pris le temps d’expliquer la différence entre ethnicité et nationalité sur TikTok.

Pour Esquire, Osaka a révélé à quel point son combat contre le racisme a été difficile à mener.

« Le Japon est un pays très homogène, donc y lutter contre le racisme est un vrai challenge pour moi. Des commentaires racistes, j’en ai reçus, en ligne et même à la TV. Mais ils ne sont qu’une minorité. En réalité, les personnes métisses – et plus particulièrement les athlètes – sont le futur du Japon. Nous (moi-même, le joueur NBA Rui Hachimura et d’autres) jouissons du soutien d’une majorité du public, des fans, des sponsors et des médias. Nous ne pouvons pas laisser l’ignorance d’une poignée d’arriérés empêcher la majorité d’avancer. L’amour que je ressens de la part de Japonais de tous âges, et surtout des plus jeunes, a toujours été réconfortant. Je suis très fière de représenter le Japon, et ce sera toujours le cas. »

Il est difficile de prendre conscience de l’incroyable popularité dont Naomi Osaka bénéficie au Japon, et de l’intérêt qu’elle suscite au sein de l’archipel. Comme Kei Nishikori avant elle, elle est suivie par d’innombrables équipes de tournage, photographes et autres journalistes sur chaque tournoi qu’elle dispute. Cette attention permanente a été et est toujours délicate à appréhender pour elle. Quand je l’ai interviewée en 2019, juste avant le début de l’Open d’Australie, l’ancienne numéro 1 mondiale m’a expliqué qu’elle était même allée jusqu’à se déguiser pour passer incognito.

« Ça avait marché ! Je suis sortie de nuit, avec une perruque grise. En tenue de tennis, cela ne serait pas passé inaperçu, mais je portais des habits… ordinaires. En réalité, personne ne regarde le visage des passants qui vont et viennent alentours. »

Avec les réseaux sociaux, Osaka a trouvé le porte-voix idéal

Un peu plus tôt cette semaine, un journaliste a précisé à Naomi Osaka que Kamala Harris, la colistière de Joe Biden pour la prochaine élection présidentielle américaine, était elle aussi née de mère asiatique et de père caribéen.

« Pour être honnête, je l’ignorais, a avoué la joueuse. Il y a bien eu quelques personnes qui ont essayé de me le faire savoir sur Twitter, mais je n’ai pas cherché plus loin. Je veux dire, c’est un peu étrange de m’en parler, non ? Je ne suis pas censée exprimer mes opinions politiques, et ce d’autant plus que je ne suis pas américaine. On m’a toujours conseillé de ne pas aborder ce sujet. Je ne sais pas. C’est un sentiment étrange, parce que je vis dans ce pays, je vois comment les choses évoluent, une partie de moi veut prendre la parole, mais je ne dois pas le faire. Quoiqu’il en soit, je remarque que ce qu’il se passe en ce moment est vraiment intéressant. Je sens que la jeune génération est définitivement en train d’essayer de faire bouger les lignes. »

En ces temps où les réseaux sociaux permettent une prise de parole rapide, facile et personnelle, Osaka a su saisir l’opportunité de mettre ses idées en avant. Sans craindre de pointer du doigt les inégalités, ni de lutter contre l’ignorance… ou, sur un ton plus léger, de faire la promotion d’un masque de protection.

Osaka a grandi sous le regard du public. Mais la pause forcée du circuit engendrée par la Covid-19 lui a offert l’occasion de gagner en maturité sans, pour une fois, être au centre de l’attention.

Dans une interview pour Elle Magazine, Osaka a déclaré qu’elle ne se considérait pas comme un modèle. Il n’y a cependant pas de doute : c’en est bien un, et avec des joueuses telles qu’elle ou Coco Gauff, qui n’ont pas peur d’aborder des sujets épineux, le tennis est entre de bonnes mains.

« J’ai 22 ans, je suis encore en train de comprendre la vie et de grandir, a admis l’intéressée. L’une des plus grandes leçons que j’ai apprises est de rester en adéquation avec soi-même et de ne jamais avoir peur d’utiliser sa voix. »

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