La cagnotte de soutien lancée par le Big Three fait « pschiit »

Même le Big 3 n’a pour l’instant pas réussi à convaincre les joueurs de l’ATP de donner de l’argent aux joueurs qui hors du Top 100 souffrent énormément des conséquences de la crise sanitaire.

Dominic Thiem, Roger Federer et Novak Djokovic.

Même le Big 3 n’y est pas parvenu. Djkovic, Federer et Nadal n’ont pour l’instant pas réussi à convaincre les meilleurs joueurs professionnels de soutenir financièrement leurs confrères qui, hors du Top 100, souffrent des conséquences de la crise sanitaire. Les instances dirigeantes sont jusqu’à présent les seules à s’être officiellement engagées à mettre la main à la poche.

Elles ont pris leur temps, certes, mais elles ont quand même fini par annoncer, en début de semaine, la création d’un fonds de soutien pour les joueurs les moins bien classés. Mais les joueurs eux-mêmes, invités par une initiative menée par Novak Djokovic, en sont encore à évaluer la pertinence du principe, dans un manque étonnant d’unité et de solidarité.

L’UNITÉ, CE COMBAT DE CHAQUE INSTANT

Pour ceux qui se demandent encore pourquoi l’idée d’un syndicat des joueurs n’en est encore qu’au stade d’une idée, ou pourquoi cela peut prendre des années pour changer quoi que ce soit dans le tennis, ce dossier des fonds de soutien est un exemple très éclairant. C’est bien simple, unir tous les joueurs, ou une simple majorité de joueurs, pour un objectif et un plan d’action communs semble encore être une mission que seul l’Ethan Hunt de Mission Impossible pourrait entreprendre.

Depuis mars et la suspension des circuits, les joueurs n’ont aucun revenu venant de leurs résultats en tournois. Tout le monde en pâtit ; pour les joueurs classés au-delà de la centième place, c’est un drame. L’écart entre les stars du jeu et les autres se creuse encore. Elle est aussi large que la différence de montant de revenus venant des sponsors, pour ceux qui en ont.

C’est pourquoi Novak Djokovic, président du conseil des joueurs, s’est adressé à ses collègues mi-avril pour proposer une solution. Une solution concoctée par le N ° 1 mondial avec Rafael Nadal et Roger Federer. Habituellement, lorsque le Big 3 veut quelque chose, il l’obtient. Objectif : éviter à des centaines de joueurs de se demander comment payer le loyer ou la nourriture. Le plan était limpide et allait générer 4 millions de dollars pour les joueurs classés entre la 250e et la 700e place, l’ATP ayant déjà promis 1 million de dollars pour ceux classés entre la 150e et la 400e place.

Le Big 3 demandait à l’ensemble du Top 100 en simple et du Top 20 en double de donner une certaine somme d’argent décidée par leurs classements respectifs: le Top 5 donnerait 30 000 dollars, puis 20 000 de 6 à 10, puis 15 000 de 16 à 20, 10 000 de 21 à 50, puis 5000 de 51 à 100. Les joueurs de double dans le Top 20 ont été invités à donner 5000 dollars chacun. L’objectif global était de donner environ 10 000 dollars à chaque joueur classé de la 250e à la 700e place. Le Big 3 avait parlé. Affaire close. Par ici la monaie.

LES INSTANCES À LA RESCOUSSE

Sauf que trois semaines plus tard, toujours rien. Pas un dollar n’a changé de poche. Ce fonds de secours pour les joueurs reste un épais mystère, une jolie idée perdue dans le brouillard. Pourquoi? Parce que les joueurs ne veulent pas payer. Ils sont tous d’accord pour revoir le système de distribution du prize money, mais pas pour partager leur propre gâteau même en cas de pandémie.

Pendant ce temps, les instances dirigeantes du tennis ont annoncé le 21 avril qu’elles se concertaient pour verser plus de 6 millions de dollars dans un fonds de secours pour les joueurs classés après la 250e place mondiale. Un million par tournoi Grand Chelem, un million par l’ATP , un million par la WTA et un montant pour l’instant non divulgué par l’ITF. L’initiative fut confirmée le 5 Mai par communiqué. 800 joueurs seront concernés par ce fonds de soutien.

« L’éligibilité au programme de soutien pour les joueurs prendra en compte le classement du joueur ainsi que ses précédents gain en carrière selon des critères acceptés par les partenaires », a précisé un communiqué.

En France, la FFT a par ailleurs annoncé qu’elle donnerait 35 millions d’euros à tout l’écosystème du tennis, dont les clubs et les joueurs. La fédération britannique, la LTA, a annoncé un plan de 20 millions de livres.

Coïncidence ou non, le fonds des soutien approvisionné par les joueurs semble, dans l’intervalle, être tombé aux oubliettes quelque part dans les coursives du circuit au moment de ces annonces. Hors de nombreux joueurs sont issus de fédérations qui ne peuvent apporter aucune aide, et beaucoup n’ont pas non plus de sponsors pour combler un peu le vide.

UNE RESPONSABILITÉ À ASSUMER

Bien sûr, les instances ont fait ce qu’elles avaient à faire. Mais dans un sport aussi compétitif et individualiste, il s’est avéré pour l’instant impossible de convaincre même certains des joueurs les plus riches de donner à ceux qui n’ont actuellement rien. Ainsi, quelqu’un comme Dominic Thiem, actuellement n°3 mondial et avec près de 24 millions de dollars de gains en carrière, a ouvertement rejeté l’idée.

Pourquoi? Parce qu’il pense que certains joueurs ne sont pas dignes d’une contribution qui, pour lui, serait de 30 000 dollars. Thiem n’a pas caché sa pensée et l’a livrée publiquement à Krone Sport:

« Aucun des joueurs les moins bien classés ne doit se battre pour sa survie en ce moment », a-t-il dit. « J’ai vu des joueurs sur le Tour ITF qui ne s’investissent pas à 100% dans le sport. Beaucoup d’entre eux sont assez peu professionnels. Je ne vois pas pourquoi je devrais leur donner de l’argent. Je préfère faire un don aux personnes et aux institutions qui en ont vraiment besoin. Il n’y a pas de profession au monde où vous êtes assuré de réussir et d’avoir un revenu élevé en début de carrière. Aucun des meilleurs joueurs n’a pris quoi que ce soit pour acquis. Nous avons tous dû nous battre pour monter dans le classement. »

« Beaucoup ne se montrent pas professionnels. Je ne vois pas pourquoi je leur donnerai de l’argent », Thiem

Invité par Sky Austria à expliciter son propos, Thiem a dit que ses mots avaient peut-être été trop durs mais il n’est pas revenu sur son opinion principale:

« Ce que j’ai dit est apparu un peu fort. Mais je l’ai pas dit en voulant que ça paraisse brutal. Je préfèrerais juste que les joueurs choisissent eux-mêmes. Alors seulement, les joueurs qui en ont vraiment besoin et qui le méritent vraiment en bénéficieront. »

Thiem pourrait présenter sa liste de joueurs auxquels il refuse de donner de l’argent, puis de demander à ses collègues du Top 5 de compenser ?

Lleyton Hewitt s’oppose également au principe du fonds de soutien. L’ex-numéro un mondial australien affirme qu’il est injuste que le joueur classé 100e doive donner à celui classé 101e malgré ses proprs difficultés. Pourtant les joueurs du Top 100 sont assurés de rentrer dans les tableaux des plus grands tournois et donc de recevoir un minimum garanti de prize money… et il faut bien fixer une frontière.

Mais Hewitt a pris l’exemple de James Duckworth, classé 83e. Il ne devrait pas, dit Hewitt, être obligé de partager le fardeau.

«Ces dernières années, Duckworth a tout fait pour se donner la meilleure chance de retrouver le top 100. Il ne gagne pas d’argent en ce moment, mais l’ATP veut qu’il puisse potentiellement donner cinq ou dix mille dollars à des joueurs classés juste en dehors de 100. Ça ne passera pas auprès de la majorité de ces petits joueurs », a déclaré le capitaine de l’équipe australienne de Coupe Davis à World Wide of sport.

James Duckworth a, depuis le début de l’année, gagné 121 317 dollars.

Dustin Brown, maintenant classé 239e, s’est rendu sur Twitter pour dire à Thiem sa façon de penser, lui rappelant par exemple qu’il avait dû vivre dans une caravane pour poursuivre son ambition :

Jan-Lennard Struff, classé 34e mondial, n’a lui pas hésité une seconde lorsqu’on lui a demandé s’il soutiendrait ce fonds de soutien.

« Bien sûr, je n’ai pas de revenus aujourd’hui, mais j’ai réussi à bien jouer ces dernières années et j’ai pu mettre de l’argent de côté. Je pense que c’est une bonne idée. Je tiens à soutenir ce plan, bien sûr », a déclaré l’Allemand à Stats Perform.

Quelqu’un comme Stefanos Tsitsipas ne semble pas non plus être du côté de Thiem car il a également lancé, avec Patrick Mouratoglou, son propre système de soutien des joueurs, via des enchères. D’autres initiatives sont venues pour essayer de générer une aide aux joueurs, comme le Mutua Madrid Open de Madrid, qui est devenu virtuel en avril et a donné 150 000 euros à chaque vainqueur du tirage au sort hommes et femmes. C’est donc 300 000 euros que deux joueurs ont ensuite été encouragés à donner à leurs collègues les moins bien classés et/ou à des associations caritatives.

Darren Cahill, entraîneur de Simona Halep, dresse l’éloge de toutes ces initiatives mais il propose d’élargir la focale : si certains joueurs de tennis doivent maintenant payer pour les autres, c’est qu’ils paient en réalité les erreurs commises par les circuits.

«J’ai l’impression que l’ATP et la WTA ont abandonné les joueurs depuis ces dix ou vingt dernières années, et que peu de joueurs ont finalement pu gagner leur vie. Quand je jouais, il y a trente ans, environ 150 joueurs gagnaient leur vie grâce au jeu. Ce nombre n’a pas évolué, alors qu’il y a tellement plus d’argent aujourd’hui… Cette responsabilité incombe à l’ATP et à la WTA, et ils n’ont pas été à la hauteur. Les Grands Chelems ont fait de grands progrès depuis dix ans afin d’investir beaucoup plus d’argent dans les premier, deuxième et troisième tours ainsi que dans les qualifications. Je pense donc que cette responsabilité incombe vraiment désormais à l’ATP et à la WTA. Et j’espère que la crise traversée va servir à ouvrir les yeux de ces deux associations pour s’assurer que nous commençons à obtenir plus de gains dans les événements de niveau inférieur.»

PAS RASSURANT SUR L’ÉTAT DU TOP 100

Dans un sport individuel, il est logique de se heurter aux conservatismes individuels. Cette crise sanitaire a également débarqué à un moment où les joueurs étaient déjà frustrés par les modalités de redistribution des gains. Si le système avait été réformé, ces joueurs classés aux alentours de la 250e place mondiale ne seraient pas dans l’état dans lequel ils se trouvent actuellement, et donc personne n’aurait à compter sur la générosité des millionnaires de ce sport.

Pourtant, il aurait été rassurant de voir tous le top 100 montrer l’exemple en contribuant sans pinailler à ce fonds de soutien. Car ne rien lâcher dans une période historique qui ne surgit qu’une fois par siècle, cela n’engage pas exactement à l’optimisme quant à la façon dont ils pourraient se réunir pour  tout ce qui compte dans leur propre sport, que ce soit la création d’un syndicat, la distribution des gains, les règles du sport ou le format.

La WTA a également demandé à ses joueuses de contribuer à un effort de financement pour les moins bien classées. Simona Halep s’est déjà engagée à contribuer. Reste à voir si les femmes auront plus de succès.

NE PAS AJOUTER UNE COUCHE AU DÉSASTRE

Éviter qu’un groupe de joueurs ne fasse faillite correspond à l’intérêt général du tennis, car les joueurs les moins bien classés sont les plus susceptibles de tomber dans les pièges des paris et des matches truqués. Faire en sorte que le plus grand nombre possible de joueurs de tennis professionnels gagnent décemment leur vie, c’est aussi s’assurer qu’en cas de pandémie, ils ne seront pas délogés au bout de quelques mois…

L’histoire retiendra probablement les noms de ceux qui ont ouvert la voie à la solidarité et ceux des autres. A l’heure où des voix s’élèvent pour un changement de mode d’administration du circuit (gouverneur, fusion WTA/ATP), il n’est pas inutile d’identifier qui se sera mouillé pour l’intérêt général. Pour l’heure, tout ce que cette crise a montré sur la gestion collective des sujets liés au tennis, c’est à quel point tout le monde est divisé.

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