Un “gouverneur unique” pour le tennis ? L’idée du commissioner revient avec la crise…

Alors que le monde du tennis est à l’arrêt suite à la crise sanitaire, une vieille idée revient sur le devant de la scène : installer un commissioner pour superviser le tennis. Et, en bonus : que ce commissioner supervise un sport unifié.

Feature "Commissioner" - Tennis Majors FR

Quiconque passe suffisamment de temps dans les coursives du monde du tennis a une liste de marottes du circuit qui reviennent régulièrement, comme les marronniers dans les médias. Le Commissioner en est une. Et généralement, on a droit à un cycle de débats et disputes puis soudain, pour des raisons que seule la gouvernance du tennis connaît, tout disparaît. Au revoir et à la prochaine !

Pendant des années, par exemple, chaque fois que quelqu’un évoquait le dossier de réforme de la Coupe Davis, vous voyiez certains d’entre nous rouler des yeux par inadvertance et d’autres avec un réflexe de Pavlov. Non pas par manque d’intérêt, mais parce que nous savions comment ça allait se terminer : par rien. Même les joueurs commençaient leurs réponses par de longs soupirs de détresse cérébrale avant de se lancer.

Pourquoi maintenant ? Parce que ce sport est dos au mur ?

Mais pourtant, nous l’avons finalement eu ce changement de Coupe Davis – que cela ait plu ou non aux gens – et cela a prouvé que si vous abordez un sujet assez souvent à différentes époques de gouvernance, peut-être qu’à un moment donné, même au tennis où le changement n’est souvent pas le bienvenu, une montagne peut être déplacée. Cela a en fait surtout prouvé qu’à moins que le monde du tennis ne soit dos au mur, c’est-à-dire sur le point de perdre des millions et de s’effondrer, aucun vent de changement n’a une seule chance de passer. Le Covid-19 pourrait offrir au monde du tennis cette chance unique d’évoluer.

Andrea Gaudenzi, ATP president © ATP

Le Tour est suspendu, les tournois sont annulés, les joueurs n’ont plus de revenus, et tout cela sans date de reprise. Le tout dans un environnement sportif ultra compétitif. Alors, comme par magie, devinez qui est de retour? L’idée du Commissioner ! Ça faisait longtemps, ravie de vous revoir ! Il y a un an, la réponse presque unanime aurait été: “Encore une fois, excellente idée, mais vous savez que ça n’arrivera jamais”. Mais que découvrons-nous en avril 2020? Qu’Andrea Gaudenzi, nouvellement nommé président de l’ATP, loue la «collaboration» et «l’unité» des instances, Vasek Pospisil révélant qu’un plan de fusion de l’ATP et de la WTA avait été présenté au conseil des joueurs en janvier.

Un Commissioner comme sauveur ?

Et quelle est la seule pensée logique qui vient à l’esprit une fois qu’on imagine cette fusion ? Se demander qui dirigera cette nouvelle entité. Et revoilà notre Commissioner ! Bienvenue à la personne censé régner sur un monde du tennis unifié, de manière indépendante et pour le plus grand bien du sport. Quelqu’un qui résoudrait les conflit d’intérêts, organiserait une distribution équitable du prize money, et peut-être même de l’argent des droits de la télévision. Quelqu’un qui mettrait un terme aux problèmes de calendrier et qui pourrait même pourquoi pas empêcher les joueurs d’avoir à jouer avec différents types de balles chaque semaine. Et tout cela après un examen attentif des désirs de chacun. Dites adieu à cette association 50-50 entre joueurs et tournois avec tous les conflits d’intérêts et blocages qu’elle peut entraîner, et accueillez à bras ouverts celui qui va tous les administrer dans une entente cordiale.

“Une immense opportunité”, Cahill

Cela ressemble un peu à Alice au pays des merveilles, je sais. Mais c’est vraiment la façon dont cette position est présentée par ceux qui font pression pour qu’elle soit créée. « Cela fonctionne avec presque tous les sports américains », peut-on entendre. Le Commissioner est une institution commune pour eux et donc le tennis est considéré comme une bizarrerie, régi par 8 organes différents (ITF, WTA, ATP, tournois, les quatre Majeurs) avec des règlements différents, des règles de distribution du prize money différentes et une communication peu efficace. Une sorte de grand bazar, mais un grand bazar qui fonctionne quand même.

Une personne ou une commission peut-elle vraiment avoir une chance d’imposer un nouvel ordre dans l’univers du tennis où il n’y a pas de franchise, mais de nombreux tournois, sponsors et joueurs très influents ? C’est le test grandeur nature à venir car même si ce Commissioner prenait la forme d’une commission fusionnant les dirigeants de l’ATP et de la WTA, et ajouterait un représentant des joueurs et un représentant du tournoi, il faudrait que ce soit une entité avec des pouvoirs clairs et donc une autorité. Pourquoi les tournois qui investissent beaucoup d’argent l’accepteraient-ils ? S’ils finissent par se laisser convaincre, ce serait sans doute parce que la crise qui sévit en ce moment ressemble à un tsunami.

Darren Cahill and Simona Halep

Darren Cahill, qui plaide depuis des années pour que les deux circuits n’en forment qu’un seul, espère que cela va enfin se réaliser. “C’est une immense opportunité pour les deux circuits, mais aussi pour les tournois du Grand Chelem et l’ITF, de faire un vrai changement. Tout le monde parle toujours de la difficulté de faire des changements parce qu’à peine une saison se termine que l’autre commence. Là vous avez une chance de repartir sur des bases saines, et pour l’ATP et la WTA de travailler ensemble plus efficacement. Ils y sont parvenus au cours des dernières semaines et j’ai adoré voir ça au lieu de les voir travailler les uns contre les autres. Deux circuits sur le même marché, se battant pour les mêmes sponsors et les mêmes réseaux sociaux, les mêmes droits TV et le même type d’argent…”

Le Big 3 tient les clés

Roger Federer a été un soutien discret, mais efficace, dans la lutte pour l’égalité des gains entre les joueurs et les joueuses. Rafael Nadal, pas forcément aussi convaincu que le Suisse, a surtout cherché à ne pas se laisser entraîner dans un bourbier, mais sans jamais partir en campagne contre le principe. Alors il n’y pas moyen que ces deux-là se soient réveillés un jour en pensant : “Mais c’est bien sûr, c’est ça le truc : il faut fusionner !” Non. Pas dans le business du tennis. Aucune chance. Tout comme Gaudenzi n’a pas pu prendre le risque de venir au conseil des joueurs avec une proposition d’unification des deux circuits sans savoir que cela risquait de lui coûter sa tête.

Nadal et Federer

Il sait bien que Novak Djokovic plaide pour une refonte sérieuse de la gouvernance de l’ATP depuis des années, qu’il a eu un rôle dans le départ de Chris Kermode et qu’il vient d’en jouer un autre dans l’approbation d’un fonds de soutien pour les joueurs. Et s’il pourrait être plus difficile de convaincre le Djoker d’une fusion, voir Federer et Nadal se rallier à l’idée a prouvé à Gaudenzi que ces trois-là étaient peut-être prêts à mener la charge du changement. Quelle que soit la nature du changement final d’ailleurs, tant que les trois pourront trouver un terrain d’entente. Parce que soyons réalistes, si un changement de gouvernance a une seule chance de fonctionner, ce sera parce que les trois joueurs les plus influents de cette époque sont prêts à s’y investir pour de bon. Gaudenzi ne vole sûrement pas en solo sur ce dossier. Impossible.

L’éclaircie malgré la tragédie ?

“Notre sport tient là une grande opportunité si nous parvenons à nous rassembler dans un esprit de collaboration et d’unité, a déclaré le patron de l’ATP au New York Times. La coopération récente entre les instances dirigeantes n’a fait que renforcer ma conviction qu’un sport unifié est le moyen le plus sûr de maximiser notre potentiel. Et d’offrir une expérience optimale aux fans sur place, à la télévision et en ligne. À cette fin, je suis à l’écoute des avis de nos joueurs. Le tennis a toujours montré la voie lorsqu’il s’agit de rassembler les hommes et les femmes sur les plus grandes scènes – c’est l’un de nos points forts et nous distingue de nombreux autres sports. Nous sommes impatients de poursuivre la collaboration et les discussions avec la WTA et les autres parties prenantes à tous les différents aspects de notre activité. “

Pourtant, cela aurait pu prendre des années de pourparlers, de transitions, de négociations et, soyons réalistes, de guerres internes. Mais le Covid-19 a débarqué, détruit le business du tennis en quelques semaines, tout en promettant de continuer pendant des mois, voire des années. Une tragédie. Mais une tragédie qui pourrait forcer le vent du changement dans un sport qui l’a en horreur. Il n’y avait aucun moyen pour l’idée du Commissioner d’avoir une chance de devenir réalité à moins que quelque chose de dramatique ne se produise. Même Federer ne peut pas y arriver par lui-même en claquant des doigts. Il ne pouvait pas faire la révolution de la Coupe Davis tout seul, Nadal non plus, Djokovic non plus. Donc, non, l’un d’eux ne ferait pas lui-même la révolution de la gouvernance du tennis. Mais les trois, faisant peut-être équipe avec Serena Williams? C’est autre chose.

Serena Williams clapping hands with Novak Djokovic at a charity event before the 2020 Australian Open

C’est très surprenant que Federer et Nadal aient commencé à rendre publique une fusion des circuits qui commençait tout juste à être sur la table. Ils prennent également un énorme risque personnel si rien n’est fait ou si les autres joueurs et les tournois ne les suivent pas. Mettre un Commissioner au-dessus de l’ATP et de la WTA, qui resteraient des entités différentes, aurait semblé être un plan initial plus sûr. Et cela pourrait d’ailleurs être la première phase de tout cela, car il pourrait être difficile d’avoir une majorité de joueurs des deux côtés respectant le Tour unifié. Les joueurs de l’ATP n’ont pas exactement permis à qui que ce soit de penser qu’ils étaient tous aussi féministes qu’Andy Murray. Et les joueuses de la WTA, qui le savent bien, ne seront pas prêtes à sauter dans ce train sans recevoir de très solides garanties.

“J’ai toujours pensé que la meilleure chose pour le tennis était une seule entité et un Commissioner”, Worcester

C’est peut-être la raison pour laquelle Steve Simon, le PDG de la WTA, était beaucoup plus mesuré que Gaudenzi lorsque le New York Times lui a demandé une réaction. “La WTA a travaillé en étroite collaboration avec les différentes parties prenantes et les instances dirigeantes de notre sport pour relever les défis causés par la pandémie de Covid-19. Dans le cadre de ce processus, nous avons été en contact régulier avec l’ATP, en se concentrant sur la santé et le bien-être de nos joueurs et de tous ceux de notre sport, ainsi que sur les problèmes affectant nos circuits et notre capacité à revenir à la compétition. Je dis depuis longtemps que nous sommes à notre meilleur en tant que sport lorsque nous pouvons travailler ensemble. Les dernières semaines l’ont mis en évidence. Nous sommes impatients de poursuivre les discussions sur la façon dont nous pouvons travailler efficacement ensemble pour offrir la plus grande valeur à nos fans et à nos nombreux partenaires.”

Il va donc falloir montrer à tous les joueurs de sérieux avantages de les convaincre. Ou alors prendre le risque d’y aller quoi qu’il arrive en espérant que ça ne déclenchera pas une guerre ouverte. Mais Federer se lance rarement dans une bataille publique, sans avoir reçu quelques garanties de succès. Alors on se demande ce qui se passe en ce moment dans les coulisses pour qu’un plan aussi révolutionnaire obtienne un tel soutien aujourd’hui. Parce que Billie Jean King en fait quand même la promotion depuis un demi-siècle. “Je le dis depuis le début des années 70. Une seule voix, femmes et hommes ensemble, a longtemps été ma vision du tennis”, a-t-elle déclaré après les tweets de Federer et Nadal.

La réponse ne tient certainement pas à un souffle de “Peace and Love” sur le tennis mondial. Il est plus probable qu’il existe une crainte de l’ensemble de l’industrie du tennis sous le poids du Covid-19. Cela signifie peut-être qu’en ce moment les sponsors et les tournois sont en train de sonner l’alarme. Et donc que les deux circuits sont confrontés à des choix difficiles pour éviter l’effondrement. Les joueurs commencent à réaliser qu’il y a un grand risque que leur prize money suive le même rythme de chute que le cours du pétrole en ce moment.

Ajoutant à ça que la colère sous-jacente des joueurs concernant la distribution de ce prize money a sérieusement augmenté ces deux dernières années, et qu’ils ne cessent d’exiger des changements. Un courant qui rencontre ici celui qui loue le modèle réussi des tournois ATP et WTA mixtes et demande plus d’égalité. Enfin, l’ATP sait parfaitement que la fin de l’ère du Big 3 approche et qu’elle aura des conséquences potentiellement désastreuses sur ses finances.

Finalement, la crise sanitaire qui bloque le circuit, pour l’instant, agit comme un catalyseur. Et sur le papier, oui, l’idée d’avoir quelqu’un pour superviser tout le sport et aider à élever à la fois la qualité, l’équité du traitement et l’attrait marketing du produit, sonne bien. C’est la version pratique de quelque chose que vous entendez chaque semaine sur le circuit: “Ne pourraient-ils pas simplement se mettre tous autour d’une table et communiquer pour résoudre le problème ?”

“Je dis toujours: ‘La crise réduit la suffisance’ et augmente vraiment le sens de la collaboration”

Cahill pense que cela pourrait vraiment changer la donne. “La structure actuelle est incroyablement compliquée, donc si nous pouvons simplifier… Cela faciliterait la tâche à toutes les personnes impliquées, mais aussi au public. S’ils ne saisissent pas cette occasion, nous n’aurons peut-être plus jamais une chance pareille avant de nombreuses années. Avoir un Commissioner de tennis est un rêve c’est sûr, mais c’est aussi difficile à mettre en place parce que tout le monde veut sa part du gâteau. Mais imaginons que l’ATP et la WTA fusionnent, et là vous installez aussi un Commissioner. Je pense qu’il est possible de réaliser en plus des économies en procédant ainsi. Et tout le monde travaille ensemble pour le bien des joueurs et du jeu. A condition de trouver la bonne personne.”

Anne Worcester pousse également à ce changement, sans attendre qu’il soit trop tard. Elle a été la première femme CEO de la WTA en 1994, puis directrice du Connecticut Open et est maintenant présidente de l’UTR (Universal Tennis Rating). Elle espère que le tennis comprend que la crise d’aujourd’hui a besoin d’une réponse forte. Elle l’a dit à Forbes: “En 35 ans de tennis, je n’ai jamais rien vu avoir un impact aussi profond. J’ai toujours pensé que la meilleure chose pour le tennis était qu’il y ait une seule entité et un Commissioner, avec beaucoup d’indépendance. Je pense que ce qui sortira de bien avec cette crise, ce sera une collaboration accrue. Je dis toujours: ‘La crise réduit la suffisance’ et augmente vraiment le sens de la collaboration. Si le tennis doit s’en sortir et être compétitif, alors nous devons vraiment faire les choses cette fois-ci.”

Avoir un Commissioner serait une question de pragmatisme

Ce qui pourrait faire pencher la balance, c’est qu’après le Covid-19, le monde du sport professionnel risque d’être très encombré. “Nous allons être en compétition contre de nombreux sports et de nombreuses sources d’entertainment, explique Worcester. Donc tous nos tournois vont se retrouver en compétition pour le temps et l’argent des consommateurs, pour le téléspectateur, pour l’argent des sponsors. C’est une raison de plus pour que le sport soit plus stratégique dans sa façon de se présenter.”

C’est exactement ça l’idée du Commissioner, et elle n’a jamais été en aussi bonne position de devenir une réalité. Non pas parce que le monde du tennis a décidé d’ouvrir son cœur et de se battre dans l’intérêt général – s’il vous plaît… – mais parce qu’il a besoin d’une stratégie forte pour survivre au Covid-19. La Coupe Davis a changé alors que le système – et tout son argent – était sur le point de disparaître. Il ne fait aucun doute que si le monde du tennis voyait une nouvelle gouvernance en place pour 2021, avec à la fois une fusion et un Commissioner ou avec juste un Commissioner, ce serait parce que la situation est désastreuse.

Et parce que les joueurs les plus influents auront décidé qu’il était temps de bouger. Ils ont provoqué la fin de la Coupe Davis comme nous la connaissions, et ils allaient finir à un moment donné par provoquer la fin de la gouvernance actuelle de ce sport de toute façon. Tout le monde le savait. L’urgence Covid-19 vient d’accélérer le processus. Voyons maintenant si cela ira au bout, ou si d’ici 2025 quelqu’un dira: “Qu’en est-il de cette idée de Commissioner au fait, ne serait-ce pas le moment d’y repenser ?”

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