Coups de blues et coups de gueule : la déprime australienne du tennis masculin français

Les joueurs français se sont fait davantage remarquer pour leurs états d’âme, souvent spectaculaires, que par leurs résultats à l’Open d’Australie depuis lundi. La compétition est déjà finie pour eux en attendant le 3e tour Zverev – Mannarino.

Corentin Moutet, Melbourne, 2021

Gaël Monfils qui explose de joie après une victoire. Gaël Monfils qui « dunke » un smash. Gaël Monfils en fusion après un coup gagnant. Tôt mercredi matin, le numéro un français a dit au monde, sur les réseaux sociaux, qu’il fallait tourner la page de ses irrépressibles sanglots en conférence de presse de lundi, première très forte image de l’Open d’Australie 2021. Monfils va mieux : le cœur dessiné par sa partenaire dans la vie, Elina Svitolina l’a requinqué, de même qu’une grande vague de soutiens sur les réseaux sociaux.

A la fin de la journée, l’humeur générale était moins féconde autour du tennis masculin français. Après trois jours de compétition, et même pas deux tours achevés, un seul joueur reste en lice : Adrian Mannarino, tête de série n°32. Mannarino n’a laissé aucune chance au Serbe Kecmanovic et retrouvera Alexander Zverev au tour suivant.

Cette affiche remue le souvenir ce troisième tour (déjà) de l’US Open 2020, reporté de plusieurs heures à cause des règles anti-COVID, et ramène Mannarino à une réalité qui n’est pas celle de son parcours dans la compétition, mais celle du contexte extra-sportif, qui pèse sur les performances des joueurs. Il ne s’est pas privé de le dire, et tout se passe comme si les Français étaient les porte-paroles des joueurs en déprime à Melbourne.

Mannarino : “Le joueur que je suis est un peu déprimé”

« Je distingue l’homme et le joueur, a exposé Mannarino. Le joueur de tennis que je suis est un peu déprimé. L’homme a la chance d’avoir un beau métier, un beau revenu, la chance de pouvoir voyager, et de faire ce qu’il aime. Il faudrait que je sois heureux. Mais c’est difficile. La situation est raide pour tout le monde, au-delà du tennis. Pour nous, ce n’est pas agréable de jouer sur le tour en ce moment. »

Mannarino a gagné trente places à l’ATP depuis la reprise du tennis en août 2020, grâce notamment à une finale à Noursoultan et une demie à Sofia. Mais son spleen est plus puissant que tout et il l’attribue évidemment à la pandémie de COVID-19 et ses conséquences.

« J’ai été cas contact (de Benoît Paire à New-York, ndlr) et bloqué (deux semaines, ndlr) dans ma chambre d’hôtel. A la suite de cela, j’ai été blessé, j’ai joué blessé en fin d’année, je ne peux pas m’entraîner de manière correcte. Depuis septembre, je ne peux pas faire de footing à plus de 8 km/h car je suis blessé… Un joueur pro ne peut pas faire du Netflix toute la journée et jouer en tournoi après. Nous sommes plus ou moins des machines. Si on n’a pas une certaine activité, on rouille facilement, surtout à un certain âge (32 ans, ndlr). »

Gaël Monfils, Melbourne, 2021

Hors Mannarino, qui n’a pas perdu un set, les leaders du tennis tricolore ont plutôt été des machines à perdre depuis l’ouverture de l’Open d’Australie :

Le reste des résultats est à la hauteur de la densité masculine du moment puisque la plupart, en quittant le tournoi très tôt, l’ont fait contre des adversaires mieux classés : Moutet (2e tour contre Raonic), Simon (1er tour contre Tsitsipas), Muller (2e tour contre Schwartzman), Chardy (1er tour contre Djokovic), Herbert (1er tour contre Fognini), Halys (1er tour contre Andujar).

Moutet : “Ça nous a prouvé à quel point on pouvait nous priver de nos libertés et nos droits rapidement.”

Face aux micros, Paire a dézingué lundi l’organisation de l’Open d’Australie avec une forme de grossièreté, Simon a pesté contre la baisse générale du niveau de l’arbitrage, avant que la journée de mercredi soit consacrée à la verbalisation de cette détresse générale liée à la situation. Corentin Moutet, interrogé sur la situation des Français de son âge (22 ans), qui se sentent sacrifiés par les mesures prises pour endiguer la pandémie, a eu une réponse assez sombre.

« Ça a permis à tout le monde d’ouvrir les yeux sur notre rôle (les jeunes, ndlr) dans la société. On se pensait libres et en pleine possession de nos droits. Or, on ne l’était pas. Ça nous a prouvé à quel point on pouvait nous priver de nos libertés et nos droits rapidement, et ça sur la base de la décision de quelques personnes. Ils (les jeunes) étaient déjà délaissés. Ça leur a montré à quel point ils l’étaient. »

Traduits en termes tennistiques, cela donne cette même sensation d’écrasement :

« Moi je suis un pion. On va suivre ce que les gens importants nous disent de faire. Si on nous autorise à aller jouer, je ferai les tournois français, Doha et Dubaï, mais je n’ai pas de pouvoir dans ce monde-là ».

« Les gens diront : ils n’ont pas à se plaindre, ils gagnent beaucoup d’argent, conclut Mannarino. Mais faire des quarantaines dans des chambres d’hôtel, cela entraîne du stress, celui d’être positif, ou cas contact, nous ou notre staff. On ne peut pas profiter du sport et de notre métier exceptionnel autant qu’avant. Cela accentue les émotions. Se retrouve seul à cogiter dans nos chambres d’hôtel, ce n’est pas marrant. La quarantaine de la semaine dernière nous a rappelé qu’on n’était pas à l’abri de ce genre de souci. C’est dur, c’est stressant. »

Beaucoup plus qu’un match contre le numéro 7 mondial sur un grand court en tournoi du Grand Chelem…

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