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Comment l’ATP assume et explique la baisse drastique du prize money des meilleurs joueurs

Une étude récente de l’ATP montre à quel point le modèle économique de ses tournois a été sévèrement impacté par le COVID-19. Elle assume la baisse considérable du prize money redistribué aux joueurs mais n’ouvre pas la porte à une révision du modèle, demandée notamment par John Isner avant Miami.

John Isner, Miami, 2018 © Panoramic

Vendredi ou samedi, John Isner affrontera peut-être Vasek Pospisil au deuxième tour du tournoi de Miami. Quelque chose nous dit que le numéro un américain, Isner, et le co-fondateur du syndicat de joueurs PTPA, Pospisil, auront envie de refaire le monde pendant la bière d’après-match. En tout cas, de redéfinir le prize money du tournoi, voire toute la politique de redistribution des revenus dans le tennis. S’il réalise, lors de la finale du 4 avril, la même performance qu’en 2018, à savoir la victoire finale, John Isner remportera 300.110 dollars, soit 1 million de moins qu’à l’époque. S’il atteint la finale, comme en 2019, il remportera 165.000 dollars, soit presque 300.000 de moins.

Lire notre article : pas de bulle mais un prize money réduit à Miami

Cette perspective chiffonne Isner et beaucoup d’autres joueurs, absents du Miami Open 2021, notamment parce que l’effort accru que représente le tennis sous pandémie est aujourd’hui moins récompensé, à hauteur de 60% de baisse des revenus en simple. Alexander Zverev s’en est ému à son arrivée à Miami. Le 24 février, Isner était devenu le porte-drapeau des contestataires en tweetant, en réponse au post de Tennis Majors qui révélait ces sommes, que l’ATP était un « système à bout » (« broken system »), dont le modèle de redistribution devait être repensé en toute transparence.

Inévitable baisse de revenus, selon l’ATP

Hasard du calendrier ou pas, l’ATP a publié deux semaines plus tard un rapport interne, distribué notamment aux joueurs, illustrant par les chiffres la « tempête » (« storm ») dans laquelle se trouve le circuit à l’ère de la COVID. Sobrement intitulé « ATP Member Calls Takeways » (« enseignements consécutifs aux consultations des membres de l’ATP »), ce rapport consulté par Tennis Majors dit en substance la chose suivante : il est déjà miraculeux que le tennis masculin ait pu reprendre, et il l’a fait grâce à une prise de risque économique des organisateurs de tournoi et de l’ATP.

La baisse globale des revenus du tennis est, dans ce contexte, incompressible, y développe l’ATP. Cela se répercute sur la part de recettes redistribuées. Pour les joueurs classés au-delà de la cinquantième place mondiale, cette chute est d’autant plus douloureuse que de gros efforts de correction d’inégalités ont été effectués en même temps. Cela a d’ailleurs produit quelques effets pervers, comme l’a souligné involontairement Benoit Paire dans L’Equipe :

« Ce qui est surprenant avec le circuit actuel, c’est qu’il y a beaucoup de bénéfices à perdre. Là, si tu gagnes un ATP 250, tu n’empoches plus que 30.000 dollars (45.000 en réalité, ndlr). Moi, avec des bye (des exemptions de premier tour), j’ai pris 10.000 à chaque fois en perdant directement. Pourquoi t’arracher comme un dingue pour gagner à peine plus ? »

Benoit Paire, Acapulco 2021

Isner : «La télé, la data, les sponsors, les revenus des paris…»

Dans son thread si commenté, Isner liste les sources de revenus des tournois : « la télé, la data, les sponsors, les revenus des paris ». Il omet évidemment la billetterie, même si elle ne sera pas nulle à Miami – voir la polémique récente sur les prix des billets. L’ATP remet les curseurs dans l’ordre en rappelant que les revenus des neuf Masters 1000 se déploient de la sorte :

  • Revenus issus des billets et de la présence du public : 45%
  • Sponsors : 27%
  • Droits télé : 23%
  • Autres : 5%

Lire aussi : ATP : Rôle, président, Covid-19, tout ce qu’il faut savoir

L’ATP relève aussi dans son rapport que 70%, en moyenne, des revenus de tous ses tournois, ATP 500 et 250 inclus, relèvent de la présence du public (billets mais aussi merchandising et services sur site) et des sponsors (dont beaucoup se sont retirés en 2020). Traduction : il n’y a pas de cagnotte magique ou de source de revenus capable de compenser une telle saignée de dollars par millions.

« Le prize money minimum distribué aux joueurs augmente de 80% sur les ATP 250 et 60% sur les ATP 500 »

John Isner, au diapason d’un sentiment d’incompréhension qui s’est développé dans le vestiaire pendant l’Open d’Australie, affirmait aussi que les « cadres de l’ATP maintenaient leurs salaires, marges et notes de frais » et se plaçaient au-delà des efforts demandés aux joueurs.

Dans une réponse en forme d’effet miroir, le rapport, signé par le Britannique James Marsalek, ancien joueur qui a frôlé le Top 500 ATP en simple et double dans les années 2010, souligne que la machine ATP a économisé un peu plus de 9,5 millions de dollars de fonctionnement annuel, soit 23% de baisse, à coup de gel des salaires, baisse des bonus (pour 467.467 dollars), gel des embauches, chômage partiel et autres annulations de commandes.

Ce rapport de l’ATP surligne surtout la hausse des traitements des joueurs les moins bien classés et les choix solidaires réalisés par l’organisation du tennis masculin.

« Le prize money minimum distribué aux joueurs augmente de 80% sur les ATP 250 et 60% sur les ATP 500 », est-il écrit.

« Les joueurs du Top 30 / Top 50 ont souffert des réductions les plus notables. Les autres joueurs ont maintenu ou accru leurs revenus. »

28e mondial et membre du Top 50 sans discontinuer depuis septembre 2009, John Isner a le profil-type des joueurs visés par cette redistribution.

En détail, on y lit que les joueurs du Top 10 ont perdu presque 40% de revenus à activité égale (hors Grands Chelems), et que les joueurs classés entre la 151e et la 250e place ont gagné presque 70% en plus. L’ATP affirme aussi avoir trouvé des moyens d’action pour redistribuer 20 millions d’euros aux joueurs et aux tournois par mesure de soutien solidaire. Les périodes concernées par ces chiffres sont les six mois courant du 17 août 2020 au 22 février 2021, correspondant à la reprise du circuit, à mettre en relation avec la même période à cheval sur 2019 et 2020, où le circuit a eu lieu normalement.

John Isner, Miami 2019

15% de marge pour les Masters 1000 en 2019

Le directeur de l’ATP, l’Italien Andrea Gaudenzi, synthétise en ces termes la réalité du moment, sur son propre média :

« Les événements ATP perdent plus de 50% de leurs revenus globaux et ce sont des événements qui réalisent très peu de marge. Il faut baisser les coûts pour pouvoir continuer à travailler. Evidemment et malheureusement, cela veut dire une baisse des dotations. »

Le rapport interne de l’ATP indique que les ATP 250 ont travaillé à perte dans le monde non pandémique de 2019, que les ATP 500 réalisaient 3% de marge, mais que les Masters 1000 réalisaient 15% de profit en moyenne sur leur chiffre d’affaire, soit à peu près la somme redistribuée aux joueurs masculins (16% sur les 23% attribués au prize money, la différence de 7% était pour les joueuses).

Dans son thread, John Isner prend en modèle des organisations sportives qui redistribuent jusqu’à 50% de leurs revenus aux joueurs. Il argue que « les promoteurs de tournoi ont des actifs qui s’apprécient avec le temps tandis que les joueurs ont très peu de temps pour rentabiliser leur talent ».

L’étude de huit pages partagée par l’ATP avec ses membres n’a pas l’envergure de l’audit complet réclamé par le joueur américain. « On fait des rapports internes en permanence, on ne peut pas dire que celui-ci ait une importance singulière », nous a dit un porte-parole de l’ATP. Mais un tel audit raconterait la même chose au joueur américain, âgé de 35 ans, qui a gagné deux matches et en a perdu deux en 2021, pour 30.000 dollars remportés sur ses 19,3 millions de dollars de gains en quatorze ans de carrière.

« Le tennis est le quatrième sport dans le monde, avec un total estimé de 1 milliard de fans, pour seulement 1,3% de la valeur totale des droits médias perçus »

Le directeur de l’ATP, lui, « croit fermement dans le partenariat 50-50 entre les organisateurs et les joueurs », modèle actuel de l’ATP, et proclame que « le compromis et la négociation est le propre de chaque structure. »

Dans ce qui constitue sa dernière déclaration publique, Gaudenzi dit espérer un retour à la normale, en terme d’activité, pour 2022, et l’application de son plan de réforme de l’ATP visant à accroître le revenu par fan, en 2023. Dans cet autre rapport interne achevé en septembre 2020, il est écrit que « le tennis est le quatrième sport du monde, avec un total estimé de 1 milliard de fans, pour seulement 1,3% de la valeur totale des droits médias perçus ». Il n’y est pas proclamé que l’ATP est un « système à bout », comme le dit Isner. Mais il y est assumé avec plus de franchise que c’est un système qui pourrait rapporter plus d’argent, à défaut d’en redistribuer plus aux joueurs.

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