Des repères à retrouver, une confiance à regagner et des gros points à défendre : Andreescu va passer la fin de l’été sur un fil

Bianca Andreescu, en reconstruction, défendra dans les semaines à venir ses titres au Canada, à l’US Open et à Indian Wells, tous décrochés en 2019. Elle n’a que 21 ans et une seule vraie saison dans les jambes, mais déjà beaucoup de pression.

11 août 2021
Bianca Andreescu at Montreal in 2021 (Feature)

Bianca Andreescu avait défié toutes les lois de la logique en 2019 et fini par nous convaincre qu’elle ne suivait pas les mêmes normes que le reste du circuit. La Canadienne, qui avait accompli son premier tour de force en s’imposant à Indian Wells en mars 2019, revenait de blessure toujours plus vite et toujours plus forte. A l’été 2019, elle avait ainsi triomphé coup sur coup à Toronto et à l’US Open, alors qu’elle n’avait plus joué depuis Roland-Garros ! Mais la première Canadienne à remporter un titre du Grand Chelem est depuis redevenue mortelle, et fragile.

Gravement blessée au genou gauche lors des Finales de la WTA en toute fin de saison 2019, celle qui était alors 4e mondiale et semblait destinée à aller chercher le sommet rapidement a vécu un cauchemar. “Parfois je restais assise sur mon lit à pleurer, parce que je ne pouvais rien faire du tout”, confiait-elle ainsi au Guardian fin janvier. Une saison blanche en 2020 et un retour en 2021, qui restera sans doute parmi les saisons les plus poissardes de l’histoire du jeu. Elle figurait parmi les athlètes contraints d’effectuer une quarantaine stricte à Melbourne avant l’Open d’Australie, se blessa à un pied en finale à Miami alors qu’elle retrouvait un grand niveau de jeu, s’est révélée incapable d’enchaîner sur terre battue suite à une contamination à la Covid-19 – et donc une nouvelle période d’isolation – et une blessure aux abdominaux à Strasbourg, juste avant Roland-Garros.

“Tu es tout en haut et tout d’un coup tu te retrouves tout en bas à te demander comment tu va remonter, confiait-elle ainsi cet été au media canadien TSN. Je trouve que j’ai quand même géré tout ça du mieux que je pouvais et que j’ai beaucoup appris sur moi. J’essaie d’avancer, d’affronter tout ce qui se présente sur ma route et d’en apprendre quelque chose par la même occasion.”

Cet enchaînement de catastrophes a tout de même logiquement fini par avoir en partie raison de son jeu et de sa confiance : éliminée d’entrée à Roland-Garros et Wimbledon, forfait au Jeux Olympiques, Andreescu est dans le dur pour une autre raison que les blessures. Une première, ou presque. “2019, je veux ranger ça dans le passé, expliquait-elle en conférence de presse à Montréal. J’étais la petite nouvelle, mais maintenant je suis tête de série dans les tournois, j’ai gagné des titres et je dois les défendre. Mais sur le court, je suis toujours la même et, pour le moment, je me sens confiante.” 

Andreescu, des points à défendre avec un nouveau staff pour l’y aider

Aujourd’hui la situation est simple : entre août et octobre, après Indian Wells, Andreescu doit défendre 3 900 de ses 5 331 points ! 900 au Canada, 2 000 à l’US Open et 1 000 à Indian Wells. Dans le pire scénario, si elle devait tous les perdre, elle sortirait du Top 50. Elle doit non seulement s’accrocher à ses points, mais aussi reconstruir son jeu, sa condition physique et sa confiance. Avec seulement trois matches gagnés depuis sa finale à Miami, la Canadienne est dans une situation unique : elle n’a qu’une vraie saison sur le circuit dans les jambes (2019), mais se retrouve avec la pression et les attentes d’une superstar au moment de défendre les trois seules titres de sa carrière. Sur le papier, après un an sans jouer et huit mois à enchaîner les galères, c’est impossible. 

Mais Andreescu a imprimé dans les esprits l’image d’une joueuse tournant l’impossible en routine, et a sans doute fini par y croire elle-même. Et, franchement, qui n’a pas envie de la revoir jouer au bulldozer dans les tableaux avec un jeu rare qui allie la puissance et l’amour des variations, absolument inarrêtable, avec en bonus un charisme qui crève l’écran ? Ultra déterminée, ultra ambitieuse, ultra puissante, ultra douée : Andreescu a tout pour dominer le circuit. Tout le monde le sait, elle aussi. On salivait à l’avance de la voir jouer des coudes avec les autres stars de la nouvelle vague, comme Naomi Osaka, Ashleigh Barty, Iga Swiatek ou Aryna Sabalenka.

Bianca Andreescu & Ashleigh Barty, Miami 2021
© Panoramic

La seule façon pour Andreescu de redevenir cet été cette joueuse en route pour le sommet est de mettre tout ça au placard et de repartir de zéro. Ou plutôt de repartir avec l’état d’esprit d’Indian Wells 2019 : rien à perdre, peur de personne, envie de tout démolir sur son passage et de construire son jeu pour les dix ans à venir. A 21 ans, elle a tout le temps devant elle : ce ne sont pas les résultats de cette fin de saison qui détermineront sa carrière. En revanche, les choix qu’elle a décidé de faire en cette fin de saison le pourraient.

Ces derniers mois, je ne cessais de me dire que je voulais redevenir celle que j’étais en 2019. Mais ça ne va jamais arriver car je ne suis plus la même personne.

Bianca Andreescu

Andreescu a ainsi décidé de tout changer dans son équipe, ce qui n’est jamais sans risque, mais qui montre aussi que la jeune femme n’a pas peur de prendre son destin entre ses mains. Elle a ainsi choisi de se séparer de son coach Sylvain Bruneau et d’engager en période d’essai Sven Groeneveld pour le remplacer. Elle a aussi embauché un préparateur mental, qui vient s’ajouter au psychologue du sport qu’elle consulte depuis des années, elle qui est adepte de visualisation et de méditation depuis l’adolescence. En espérant rompre un cycle trop long de blessures, Andreescu avait aussi décidé en mars de changer de préparateur physique en accordant sa confiance à Abdul Sillah, qui avait travaillé avec Sloane Stephens et Naomi Osaka. Le vent du changement a aussi touché son business puisque la Canadienne a annoncé en juin avoir quitté l’agence Octagon pour signer avec IMG, où elle sera représentée par Max Eisenbud (Maria Sharapova, Li Na, Denis Shapovalov).

Pour le moment, Andreescu est satisfaite d’avoir opté pour Groenveld comme coach. Le Néerlandais est l’un des grands noms du circuit et possède une énorme expérience des sommets du jeu, pour avoir notamment travaillé sur le circuit WTA avec Monica Seles, Mary Pierce, Ana Ivanovic, Caroline Wozniacki et Maria Sharapova. On juge aussi la détermination et l’ambition d’une joueuse par l’investissement qu’elle met dans son équipe : aucun doute pour Andreescu, elle vise toujours les étoiles.

“Avec Sven, on s’entend déjà très bien, sur le court et en dehors. Il a une grande connaissance du sujet et je vois déjà des améliorations sur le court, que ce soit au niveau de mon jeu ou de l’approche mentale. J’avais parlé à plusieurs coachs, mais son expérience a vraiment fait la différence. Je veux passer un cap dans ma carrière et je sens que je ne peux y arriver qu’avec quelqu’un qui a beaucoup d’expérience. Et je voulais quelqu’un qui portait beaucoup d’attention aux détails et qui savait aussi communiquer. Je veux un coach honnête, qui me dise les vérités en face et je veux aussi me sentir suffisamment à l’aise pour me confier car c’est comme ça qu’on progresse et qu’on construit une relation efficace. Sven a tout ça.”

La souffrance et les doutes, mère et pères des grands champions

Pour sa rentrée à Montréal mardi, l’héroïne du pays a assumé en s’imposant en trois sets (6-1, 3-6, 6-3) face à la Britannique issue des qualifications, Harriet Dart. La dernière fois qu’elle avait jouée à Montréal, c’était en 2016 grâce à une wild-card : elle avait 16 ans et était classée 610e mondiale. Menée d’un break dans la manche décisive mardi, Andreescu a de nouveau prouvé ses qualités dans le money time en allant arracher cette victoire. “J’étais très émue à la fin du match, j’avais des frissons en marchant sur le court. Recevoir cette ovation du public, c’était dingue. Cela m’aide d’avoir tant de soutien : je sais qu’ils seront là pour moi que je gagne ou que je perde, et ça enlève beaucoup de pression.”

On verra si cette victoire aura servi de déclic pour la suite de son été, malgré la défaite au tour suivant face à l’une des joueuses en forme de cette saison, Ons Jabeur (6-7(5), 6-4, 6-1). Andreescu est arrivée tellement haut tellement vite qu’elle est condamnée à faire un apprentissage en accéléré des exigences des sommets et des écueils qui vont avec. Compétitrice ultime, elle a déjà vécu la pire situation possible en étant privée de jeu pendant plus d’un an. Mais cela viendra peut-être lui servir à l’avenir, car elle saura désormais ce que ça coûte de revenir au plus haut niveau quand on est tombé du train en route. Alors quand on est tenté de lever un sourcil étonné sur ses résultats depuis Paris, on doit se rappeler qu’Andreescu est comme ces ados qui prennent dix ou quinze centimètres en un été et doivent réapprendre à se servir de leurs bras et de leurs jambes. Et elle, en bonus, y a lâché un genou en route.

Qu’elle ait besoin de temps pour se remettre de tout ça est normal. Non, la seule petite voix inquiète qui a le droit de se faire entendre c’est celle qui espère qu’Andreescu ne connaisse pas les mêmes souffrances que Juan Martin Del Potro, Milos Raonic ou Laura Robson, à une autre échelle. Il y a des joueurs et des joueuses avec tout le talent et la motivation du monde dont les corps ont régulièrement refusé de suivre. Andreescu a déjà subi beaucoup trop de pépins, et même encore un (pied gauche) à Montréal lors de sa défaite face à Jabeur, mais elle a aussi franchi les étapes si vite que, là encore, c’est peut-être juste une question de digestion avant qu’elle puisse tout encaisser.

Il faut l’espérer, car elle fait partie de la petite fournée de rockstars que le circuit ne peut pas se permettre de perdre dans les années à venir. “Je crois vraiment que le stress mental peut devenir physique et que certaines de mes blessures sont venues de là aussi. J’ai beaucoup appris récemment et je me sens aussi mieux physiquement, parce que j’ai pris soin de tout le reste. Ces derniers mois, je ne cessais de me dire que je voulais redevenir celle que j’étais en 2019. Mais ça ne va jamais arriver car je ne suis plus la même personne. J’ai traversé tellement plus d’épreuves qu’en 2019…” Mais c’est là que naissent souvent les plus grands champions, dans la souffrance et les doutes. La logique veut que cette fin d’été 2021 ne soit qu’une phase de transition pour construire 2022. Mais la tornade Andreescu a souvent défié toute logique. Alors si jamais elle parvenait à enchaîner quelques matches d’ici New York, ce pourrait être de nouveau parti pour le show.

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