L’appel à redescendre sur terre lancé par Azarenka aux joueurs en quarantaine

Dans une lettre ouverte publiée sur les réseaux sociaux, Victoria Azarenka a invité les joueurs et joueuses de tennis à prendre la mesure de leurs privilèges. Elle a compris que l’Australie, qui a réussi à éradiquer le virus au prix d’un confinement strict, était sidérée par les caprices des joueurs en quarantaine.

Victoria Azarenka, sept. 2020.

C’est une affaire si sensible qu’elle conduit aux prises de paroles les plus stupéfiantes. Quatre jours après l’annonce des premiers cas positifs qui ont précipité soixante-douze participants à l’Open d’Australie en quarantaine stricte, l’habituellement si discret Robert Bautista Agut y est allé très fort lors d’un direct avec la chaîne israëlienne Sport 5, lundi :

“Ces gens n’ont aucun idée de ce qu’est le tennis de haut niveau, l’entraînement, tout… La situation ici est un complet désastre. Tennis Australia n’y est pour rien, je parle de ceux qui gouvernent. Je n’imagine pas rester deux semaines comme ça. C’est comme être en prison.”

Après avoir reçu beaucoup de critiques suite à cette interview, Robert Bautista Agut a présenté ses excuses dans un post Twitter, expliquant qu’il s’était exprimé lors une conversation privée qu’il n’avait pas autorisé à être diffusée, mais le mal était fait.

Quand Ings bâche Bautista Agut et Djokovic

Car ces propos imprudents ont été tenus dans un contexte où l’Australie se retient à peine, depuis ce week-end, de dire à ces joueurs trop bavards sur les réseaux qu’il n’ont aucune idée de ce qu’a enduré le pays pour se débarrasser du COVID-19. L’ancien arbitre international australien Richard Ings l’a rappelé sur Twitter à sa façon, dans une réponse directe au 13e joueur mondial :

“Tu vas prendre 100 000 dollars minimum, mec. Et avec ça la population australienne restera protégée. C’est du win-win à mes yeux.”

Ings avait été plus direct quelques minutes plus tôt avec Novak Djokovic, auteur de quelques propositions d’aménagement balayées d’un revers de la main :

“Pas certain du tout que Mr Djokovic soit sur la même ligne que le sentiment général en Australie. La population a sué pendant une longue période pour évacuer le COVID du pays. Cela a quelque chose d’énervant de voir des parvenus venus de régions en échec avec le virus, dicter leur conduite à nos autorités sanitaires.”

Azarenka : “Chers joueurs, entraîneurs, proches…”

C’est dans ce contexte de décalage complet entre leurs désirs et la réalité que la Bélarusse Victoria Azarenka, vainqueure du tournoi en 2012 et 2013, a posté mardi un post qui encourage ses confrères et consœurs à redescendre sur terre et, ainsi que l’a conseillé le Premier ministre Scott Morrison, “respecter les règles, suivre la quarantaine et après ça, jouer au tennis”. La finaliste du dernier US Open s’adresse, sur deux pages tapées sur le bloc-notes de son smartphone, “aux joueurs, coaches, entourage, à la population australienne et aux médias” pour “accepter les choses, s’adapter et continuer à avancer.”

La 13e mondiale sollicite “compréhension, coopération et empathie pour la population locale, qui a subi de longues et exigeantes restrictions, qu’elle n’a pas choisies et a dû suivre elle aussi.” Azarenka fait référence au confinement général quasi absolu pratiqué par l’état de Victoria entre le début du mois de juin et la fin du mois d’octobre 2020.

Le directeur de Tennis Australia, Craig Tiley, a répondu avec une forme de soulagement ému :

“Tes mots sont appréciés à leur juste valeur Vika, ils ont beaucoup d’importance pour nous.”

Car depuis quatre jours, le patron de l’Open d’Australie incarne presque physiquement la tension entre les intérêts nationaux de l’Australie, qu’il s’interdit de fragiliser, et les attentes sportives des centaines de joueurs pour lesquels il s’est battu. Lors de sa dernière prise de parole sur Channel 9, Tiley a expliqué qu’à ses yeux, une minorité de joueurs faisaient beaucoup de bruit et que la majorité comprenait la situation.

La sortie aventureuse de Bautista Agut montre que Tiley s’accommode probablement de la réalité. Impatients d’en découdre et effrayés à l’idée de voir s’effondrer les bénéfices de leur préparation hivernale, les joueurs et joueuses montrent depuis ce week-end qu’ils n’ont pas collectivement conscience de l’élégance minimale que l’Australie attend d’eux : qu’ils mesurent le privilège d’être ainsi accueillis, sans débourser un euro, sur un territoire qu’ils ont su protéger par leur sacrifice. Le message d’Azarenka met le doigt sur ce brûlant paradoxe.

Tennis Australia subordonné aux autorités locales de santé

L’organisation du premier Grand Chelem de l’année n’a été rendue possible que par la mise en place d’un protocole d’exception entre Tennis Australia et les autorités publiques, qui restent souveraines et pourraient tout aussi bien annuler le tournoi du jour au lendemain. Sur place, c’est une affaire politique de premier plan. Ce week-end, le ministre de l’Agriculture David Littleproud a regretté que le tennis ait été considéré comme une cause supérieure à l’accueil de travailleurs saisonniers ou au rapatriement des 40.000 Australiens qui se trouvent hors des frontières.

Ce week-end, le 78e joueur mondial de double, le Néo-Zélandais Artem Sitak, avait tenu des propos comparables à ceux d’Azarenka au moment où des joueurs comme Tennys Sandgren, Sorana Cirstea ou Yulia Putintseva indiquaient de pas avoir été préparés à l’option d’une quarantaine stricte en cas de contrôle positif dans un avion.

“Des Australiens ne peuvent pas rentrer chez eux et nous sommes mille étrangers à nous trouver ici pour jouer un tournoi et gagner beaucoup d’argent. Les efforts de Tennis Australia pour aboutir à ça ont été inimaginables. Prenons de la hauteur : nous avons de la chance d’être ici.”

Le post de Sitak n’avait eu aucune influence sur l’humeur générale. Devenu viral – des milliers d’engagements en une poignée d’heures – le post d’Azarenka changera peut-être les choses. Si les participants veulent jouer dans deux semaines avec autre chose qu’une étiquette d’enfants gâtés et inconscients, c’est probablement nécessaire.

Victoria Azarenka est la joueuse la plus titrée et l’une des plus visibles parmi les 72 sportives et sportifs auxquels il reste onze jours d’attente avant de sortir de leur hôtel pour jouer au tennis au grand air et vivre, en totale liberté, une vie que le reste du monde peut leur envier.

Quelques heures après son post, ce n’était pas gagné. Yulia Putintseva tweetait qu’elle restait globalement sur une ligne dure : “J’entends parler en permanence des 100.000 dollars australiens, mais avez-vous idée de ce qu’on entreprend avant de venir jouer un Grand Chelem ? Je ne serais pas venue pour 100.000 dollars si j’avais su que les bénéfices de ma préparation fondraient, isolée dans une chambre avec une souris.” Comment dit-on “pauvre châton” en australien ?

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