D’une double bulle à Rome à la finale de Roland : Kenin, l’éternelle surprise qui n’en est plus une

Trois semaines après avoir pris deux bulles par Victoria Azarenka à Rome, Sofia Kenin a rappelé qu’elle avait la force mentale d’une vainqueure de Grand Chelem pour se hisser jusqu’en finale de Roland-Garros. Avec l’espoir de décrocher, samedi, un deuxième titre majeur en 2020.

9 octobre 2020
Sofia Kenin

Il y a trois semaines à peine, Sofia Kenin s’inclinait 6-0, 6-0 contre Victoria Azarenka au deuxième tour du tournoi de Rome. Une déroute d’une ampleur imprévisible avant la rencontre pour une sixième mondiale et vainqueure de Grand Chelem. Imaginer que Kenin se retrouverait en finale de Roland-Garros deux semaines plus tard, avec à la clé une chance en or de décrocher un deuxième titre du Grand Chelem en 2020, l’était encore davantage.

Passer en si peu de temps du statut de joueuse incapable de gagner le moindre jeu à finaliste d’un deuxième Majeur raconte qui est vraiment Sofia Kenin. Après avoir peiné lors de ses deux premiers matchs à Roland-Garros, l’Américaine de 21 ans est montée en puissance tour après tour. Lors de sa demi-finale victorieuse contre Petra Kvitova, elle a étalé la qualité de tennis et la force mentale qui l’avaient portée jusqu’au titre à Melbourne en début d’année.

Une joueuse sans vrai point faible

Les qualités de certaines joueuses sautent aux yeux. Serena Williams, toute en puissance et combativité. Victoria Azarenka, toute en intensité. Avec d’autres, comme Kenin, le tout est plus grand que la somme des parties.

« Son jeu n’est pas impressionnant, estime Patrick Mouratoglou, dans sa pastille “L’Œil du Coach”, sur Tennis Majors. Si vous la voyez jouer au premier tour sans la connaître, vous ne diriez pas qu’elle va gagner un Grand Chelem, car il n’y a rien d’impressionnant. »

« Là où elle est forte, c’est la précision. Elle joue extrêmement proche de sa ligne de fond, joue très long, trouve toujours de très bonnes zones. C’est extrêmement difficile de l’attaquer. A la moindre opportunité, elle choisit la bonne trajectoire. Elle a cette qualité qu’ont peu de joueuses, d’arriver à faire courir son adversaire en jouant depuis l’axe de la ligne de fond. Renvoyer long au milieu face à Kenin, c’est la laisser trouver la meilleure zone, pour jouer court, vite et vous balader. Au coup suivant, elle jouera à l’opposé. »

« Si tu joues un coup sans la mettre en danger, elle va prendre le dessus immédiatement. Même si tu la fais courir, si tu ne lui fais pas mal, elle va tirer parti de l’angle et du rythme que tu donnes. Elle sait très bien utiliser le rythme de son adversaire. Cela la rend dure à jouer. Elle n’impressionne pas, mais c’est une grande joueuse, et elle est très forte dans les moments-clés des matchs importants. »

Un tirage facile ?

Il serait facile de réduire le parcours de Kenin à un tableau favorable pour parvenir jusqu’en finale de Roland-Garros. Kvitova (n°7) est la seule tête de série qu’elle a affrontée et elle sera opposée à la Polonaise Iga Swiatek, 54e mondiale, en finale samedi. Même constat cette année en Australie, où la numéro 1 mondiale Ashleigh Barty était la seule de tête de série sur sa route. A l’US Open le mois dernier, elle avait battu Ons Jabeur, tête de série n°27, avant de s’incliner contre Elise Mertens (n°16).

Mais suggérer qu’elle n’a affronté que des joueuses sans pedigree serait injuste. En Australie, elle avait dominé au premier tour Martina Trevisan, quart de finaliste de ce Roland-Garros, puis Coco Gauff, Jabeur et Barty pour atteindre la finale. Et si son adversaire en finale, Garbiñe Muguruza, n’était pas tête de série, l’Espagnole a toutefois remporté deux tournois du Grand Chelem et est revenue à une place plus conforme à son statut au classement WTA (15e).

L’ancien tennisman britannique Tim Henman, qui a atteint les demi-finales à Roland-Garros en 2004 et le quatrième rang mondial la même année – il travaille pour Eurosport pendant le Grand Chelem parisien – confirme que ce n’est pas un hasard de la voir sortir gagnante d’un si grand nombre de duels.

« C’est la marque des grands de savoir gagner sans évoluer à son meilleur niveau, nous a-t-il expliqué. Je pense que les gens ne réalisent pas que parfois, dans un sport comme le tennis, il n’est pas question de jouer le tennis parfait. Il faut simplement être meilleur qu’un autre joueur le jour J. »

Une joueuse de grands rendez-vous

Son jeu est ultra-solide. Son service est costaud, sans être une arme fatale. Son revers, surtout croisé, est excellent. Elle bouge aussi bien que quiconque, y compris sur terre battue, où elle avait jusqu’ici du mal à appréhender les glissades. Elle peut se frustrer, lancer sa raquette et faire les cent pas sur le court entre les points comme si la colère montait en elle. Mais Kenin est forte mentalement.

L’Américaine est une joueuse de grands matchs, pour les grands courts. Elle adore ces moments où personne ne l’attend, surtout quand le public est contre elle, comme c’était le cas à Melbourne quand elle était venue à bout de Barty, en position favorable pour devenir la première Australienne à remporter l’Open d’Australie depuis 1978. L’année dernière à Roland-Garros, elle avait dominé Serena Williams quand personne ne lui donnait la moindre chance.

Cette résilience est une qualité innée, comme sa capacité à évoluer à son meilleur niveau quand elle en a besoin, dans les plus grands tournois. Kenin l’a fait dans deux contextes différents. En Australie, elle devait gérer la pression d’un stade plein. A Paris, elle a progressé de match en match, s’habituant aux tribunes quasi vides et passant outre le froid, la pluie et parfois le vent. En quart de finale, quand les 1 000 spectateurs du court Philippe-Chatrier sonnaient comme dix mille pour encourager la Française Fiona Ferro, Kenin n’a pas apprécié. Elle a même trouvé cela irrespectueux. Malgré des larmes, elle a maîtrisé ses nerfs jusqu’au bout pour s’imposer.

Leader de la nouvelle vague américaine

Alors que les sœurs Williams ne devraient plus tarder à se retirer du circuit, les Etats-Unis se cherchaient une joueuse à même de reprendre le flambeau et remporter à son tour des titres du Grand Chelem. Gauff, seize ans, est en tête de liste. Mais Kenin est déjà au top. La combinaison de ses gènes russes et du winning spirit à l’américaine l’ont déjà portée jusqu’à un titre du Grand Chelem.

Comme Mouratoglou le souligne : « Sa plus grande qualité, c’est sa force mentale. C’était flagrant à l’Open d’Australie. Elle joue dur. Sur le court, elle n’est pas là pour rigoler. Elle est extrêmement forte sur les points importants. Elle ne tremble pas. Et quand elle tremble, elle se ressaisit immédiatement. »

Kenin ne s’en est pas cachée après sa victoire contre Kvitova. Elle a souffert quand le circuit était à l’arrêt en raison de la pandémie de Covid-19, et cela a contribué à ses défaites à New York et surtout à Rome.

« Je n’avais pas vraiment de motivation en sachant que tout était annulé, a-t-elle soufflé. Ça m’a pris du temps pour la retrouver. Maintenant c’est bon. J’ai le sentiment de jouer mon meilleur tennis en ce moment. Je jouais déjà très bien en Australie. Je pense avoir retrouvé ce niveau, voire même mieux. »

De zéro à Rome à héroïne à Roland-Garros : c’est bien Sofia Kenin.

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