Entretien avec Julien Boutter, directeur du tournoi de Metz : « L’impression de me retrouver dans la situation du joueur de tennis blessé »

Après une annulation en 2020, le Moselle Open se déroulera à nouveau du 19 au 26 septembre. Julien Boutter, son directeur, explique qu’il est très compliqué d’organiser un ATP 250 en période de crise sanitaire.

Julien Boutter au Moselle Open de Metz en 2017

L’an dernier, le Moselle Open avait été annulé en raison du report de Roland-Garros aux mêmes dates. Comment avez-vous vécu cette année sans tournoi ?

Julien Boutter : Ç’a été compliqué, puisqu’on a essayé pendant longtemps de reporter le tournoi. On a même tenté de caler l’événement un peu plus tard en octobre ou en novembre. Comme on est un tournoi indoor et que l’on dépend d’une salle de spectacle, on est sur un créneau de quatre à cinq semaines en comptant le montage et démontage du tournoi. Etant donné qu’il y avait déjà des artistes programmés, on n’a pas pu se caler à ce moment-là, ç’a été la première déconvenue.

Ensuite, comme on avait un créneau de quinze jours sur le mois de décembre, on voulait faire un événement caritatif avec une exhibition. On l’a décalé plusieurs fois, puis fin janvier on a dit « stop, on l’annule complètement ». En mars, on a commencé à avoir des ouvertures et on a pris la décision de l’organiser coûte que coûte, que ce soit à huis-clos ou pas.

Moselle Open – Mao /Panoramic

Ç’a été une gymnastique nouvelle en réfléchissant à un projet flexible avec quatre configurations : une normale, une à huis-clos et deux intermédiaires en fonction des jauges qui pouvaient être autorisées. Ce sont des exercices pas évidents, mais qui nous ont permis de grandir et d’acquérir plus d’expérience.

Personnellement, j’ai eu l’impression de me retrouver dans la situation du joueur de tennis blessé. Une blessure survient, ça fait partie de la vie du joueur, et les médecins disent : « je pense que dans un mois tu pourras reprendre ». Et puis après un nouvel examen, finalement non, il faut décaler la reprise, avec évidemment une envie de retrouver les courts grandissante.

C’est pour cela que le plateau de cette année avec d’excellents joueurs est une grande satisfaction, mais la plus grande c’est celle d’entendre les balles, de voir les premiers entraînements, de pouvoir recréer un événement.

Financièrement, comment cette année blanche vous a-t-elle impacté ?

C’est une structure qui continue à travailler, qui a des coûts fixes. On avait réussi à faire trois bons exercices en 2017, 2018 et 2019 qui nous ont permis d’avoir un peu de trésorerie et surtout les partenaires ont joué le jeu. L’ATP a fait des efforts sur certains coûts et il y a eu des compensations. En ayant une bonne gestion et un peu de trésorerie, on a réussi à faire la passerelle entre les deux années 2019 et 2021.

Comment ont réagi vos partenaires ? Vous en avez perdu ?

Non, on a toujours travaillé sur une base très solide. On doit être autour de 75% de reconduction en moyenne, ce qui est considérable. On n’a pas dérogé à cette règle, il y a eu très peu de casse. Alors il y a des partenaires qui ont ajusté. Au lieu de prendre une loge de 10, ils prennent une loge de 6 et au lieu d’avoir de la restauration midi et soir, il n’y en a plus que sur l’un des deux créneaux. Mais en terme de fidélité, nos partenaires nous ont suivis.

Boutter : « Le report de Roland-Garros en 2020 ? Après cinq minutes, une fois sorti de mon cas personnel, ça m’a paru évident que c’était la solution pour l’intérêt général du sport et du tennis en France »

L’année dernière, au moment de l’annonce du report de Roland-Garros, vous aviez plutôt bien réagi et vous comptiez sur l’appui de la FFT, est-ce que ça a été le cas ?

J’ai bien réagi après cinq minutes de prise de recul, parce que quand ça m’est tombé dessus, je n’ai pas bien réagi du tout. Quand une épreuve comme celle-ci arrive, il y a différents niveaux de lectures. Il y a bien sûr une lecture qui peut être uniquement personnelle, il y a celle d’un tournoi qui appartient à un territoire, celle du tennis français et une lecture mondiale. Donc à un moment, il faut se positionner et réajuster le curseur.

On sait très bien qu’on a beaucoup de chance d’avoir une fédération comme la nôtre qui est tenue en grande partie grâce à un Grand Chelem. Le fait de ne pas faire Roland-Garros aurait été catastrophique d’un point de vue financier.

Et c’est pour cela qu’après cinq minutes, une fois sorti de mon cas personnel, ça m’a paru évident que c’était la solution pour l’intérêt général du sport et du tennis en France. La fédération a aidé tous les tournois. Les ATP 250, nous sommes aussi des acteurs déterminants pour la visibilité du tennis, donc la fédération a été très présente bien sûr.

En mars, l’ATP publiait un rapport sur les conséquences du Covid sur le modèle économique des tournois. Il y est indiqué que les ATP 250 travaillent à perte. Où en êtes-vous de votre côté ?

Les ATP 250, ce sont les tournois qui ont le plus souffert ces quinze dernières années, parce que le coût du plateau a considérablement augmenté et en général ce sont des petites structures privées. J’entends parfois une fausse idée, que les tournois ou les directeurs se gavent. Mais ce sont des économies très précaires. Les coûts liés à la sécurité, la sûreté, ont beaucoup augmenté et impacté entre 5 à 7% du budget les quatre dernières années.

Avec le Covid, on a doublé les agents de sûreté pour valider les pass sanitaires pour le public. On a entre 200 à 250 personnes qui sont dans la bulle et côtoient les joueurs donc tous les deux jours, ils doivent faire des tests. Il faut mettre en place des équipes habilitées sur huit heures de créneaux par jour. On a toujours eu un tournoi très familial, où le restaurant des joueurs était au milieu du village, donc il a fallu tout repenser et créer ces bulles. Automatiquement, quand on crée des espaces séparés, on double les coûts.

Boutter : « Même si la rentabilité financière n’est pas celle que l’on peut espérer, l’intérêt est toujours là »

Est-ce que ça vaut encore le coût d’organiser un ATP 250 à l’ère Covid ?

Bien sûr ! Il faut savoir que ces tournois ne sont pas des produits de placement financier, parce qu’on sait très bien qu’il faut un ancrage local fort, ce n’est pas une entreprise lambda. Les équipes depuis deux-trois mois ont des horaires et une implication délirante, que l’on ne peut pas demander dans une entreprise normale.

Jo-Wilfried Tsonga – Virginie Bouyer / Tennismag / Panoramic

L’intérêt est toujours là, ne serait-ce qu’en retombées pour le territoire, on sait qu’elles sont énormes. Sur nos 4 millions de budget, il y a peut-être entre un quart et un cinquième qui est redistribué aux joueurs, mais ils paient l’impôt à la source quand ils partent d’ici, donc c’est non négligeable.

Les trois quarts du budget restant sont réinvestis dans l’économie locale. On sait aussi que le Moselle Open, c’est l’équivalent d’une centaine de temps pleins. Sur un mois, on a cinq cents personnes qui travaillent, plus les prestataires (hôtellerie, restauration, infrastructure, sécurité).

Quels sont les objectifs pour cette année ?

Les objectifs de bénéfices sont entre 5 à 10% du budget. Bien sûr, il a baissé. On a diminué certaines dépenses, notamment le prize-money. On ne connaît pas encore les résultats puisque pendant le tournoi les droits et la billetterie peuvent évoluer. Même si la rentabilité financière n’est pas celle que l’on peut espérer, l’intérêt est toujours là.

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