« Cette rivalité était plus grande que nous » : Evert raconte 16 ans de duels avec Navratilova

Chris Evert et Martina Navratilova ont joué l’une contre l’autre 80 fois en 16 ans. Dans une interview accordée à Tennis Majors, la joueuse américaine raconte à Simon Cambers ce qui a rendu leur relation si spéciale et comment les femmes doivent encore se battre pour être entendues.

21 décembre 2020

A la veille de la finale de Roland-Garros en octobre dernier, entre Rafael Nadal et Novak Djokovic, il a été demandé au numéro un mondial serbe ce qu’il pensait de sa rivalité avec l’Espagnol. « Djoko » a décrit son acolyte espagnol comme son « plus grand rival », mettant en avant la fréquence de leurs rencontres (56 matchs). Il a cru utile d’ajouter :

« Je pense que notre face-à-face est le plus grand de l’histoire de notre sport ».

Chris Evert a été l’une des plus promptes à réagir. « Effectivement. C’est vrai… en ce qui concerne le tennis masculin. Sinon, Martina (Navratilova) et moi, on s’est affrontés 80 fois. »

La remarque de l’ancienne numéro un mondiale américaine, victorieuse de 18 titres du Grand Chelem en simple, rappelle la précision qu’avait faite Andy Murray en 2017 à Wimbledon. Le tenant du titre sur le gazon anglais avait reformulé en « joueur masculin » une question d’un journaliste sur le fait que Sam Querrey était le premier demi-finaliste américain à Londres depuis 2009.

Un tweet, c’est bien. Une interview posée, c’est mieux, et nous avons demandé à Chris Evert, avec quelques mois de recul, tout ce qui se cachait derrière sa réponse à Djokovic.

« Nous nous battons toujours pour être reconnues en tant qu’athlètes », nous a confirmé Evert par téléphone. « Il reste encore beaucoup de travail, cinquante ans après. A l’époque, le sport était une activité en grande partie masculine et cela confirme que la voix des femmes a encore beaucoup de mal à se faire entendre. Les choses se sont vraiment améliorées, mais l’idée que les hommes sont le sexe le plus fort reste très présente. Les athlètes masculins sont toujours plus mis en valeur que les femmes. Ce que j’exprime ici n’est en rien une critique contre la personne de Novak, je serais très triste qu’il le prenne comme ça. Je voulais juste marquer le coup et poser le principe : s’il s’agit de dire que c’est la plus grande rivalité de l’histoire du tennis masculin, c’est beaucoup simple de le dire comme ça. »

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« Je pense que je suis aussi sensible au fait que Martina a gagné neuf fois Wimbledon et que personne ne parle vraiment de ça. Nadal a gagné Roland-Garros, combien de fois ? Treize ? Voyez-vous quelqu’un d’autre qui a gagné un Grand Chelem plus de neuf fois ? On ne parle de ce record que de façon épisodique, j’ai parfois l’impression que mes sept Roland-Garros ont plus de visibilité. Et que dire de Steffi (Graf) et de son Golden Slam (en 1988) ? Les Jeux Olympiques et les quatre Grands Chelem la même année ! Si un homme avait fait ça, on ne parlerait que de ça jusqu’à aujourd’hui. Or personne ne le mentionne jamais. »

Evert – Navratilova : statistiques stupéfiantes

Pour situer le contexte de la mise en perspective de Chris Evert, Djokovic et Nadal se sont rencontrés 56 fois, Nadal et Roger Federer 40 fois et Djokovic et Federer 50 fois, sur une amplitude des quinze saisons.

La rivalité entre Evert et Navratilova s’est étendue sur 16 saisons, de leur première rencontre à Akron, Ohio, en 1973, où Evert s’était imposée 7-6, 6-3, à leur dernière, en 1988 à Chicago, où Navratilova avait triomphé 6-2, 6-2. Les statistiques concernant leur rivalité sont tout simplement stupéfiantes.

  • Total de matches : 80 (Navratilova 43-37)
  • Finales : 60 (Navratilova 36-24)
  • Finales en Grand Chelem : 14 (Navratilova 10-4)
  • Matches en Grand Chelem : 22 (Navratilova 14-8)
  • Matches en trois sets : 29 (Evert 15-14)
  • Voir ici le détail des 80 matchs

Une rivalité « amplifiée par les différences »

Jouer l’un contre l’autre semaine après semaine faisait presque partie de la routine d’Evert et Navratilova. En tant que numéros 1 et 2 mondiales pendant la majeure partie de leur carrière, elles ne se sont jamais esquivées et se sont toujours battues pour être reconnues. Evert a remporté 16 de leurs 20 premières rencontres, mais lorsque Navratilova a transformé son corps en celui d’une grande athlète, au tournant des années 1980, la dynamique a changé.

« Je ne me souviens même pas quand j’ai commencé à sentir que cette rivalité était plus grande que nous, qu’elle était l’une des choses les plus importantes du tennis », explique Evert. « Je ne me souviens même pas exactement de l’intensité de la rivalité, mais je constate que Martina et moi, nous avons continué à nous pousser l’une et l’autre. »

Ce qui rendait leur rivalité si passionnante, c’est qu’Evert et Navratilova étaient opposées dans presque dans tous les domaines. D’un côté, il y avait Evert, l’amour de l’Amérique, une droitière infailliblement précise et imperturbable sur le terrain. De l’autre, la gauchère Navratilova, qui servait et volleyait presque systématiquement, originaire de ce qui était alors la Tchécoslovaquie communiste. Les deux joueuses ont fait la couverture des magazines, ont incarné des campagnes télévisées ; elles étaient les visages du tennis.

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« Je pense effectivement que la rivalité a été amplifiée par les différences, les contrastes », se souvient Evert. « Parfois je me demande : si c’était Chrissie et Tracy (Austin), qui avait joué de la même façon, ou si c’était Martina et Jana Novotna qui avaient connu la même rivalité sportive, est-ce que cela aurait eu le même impact ? Je ne le pense pas. Je pense que le contraste entre nos deux histoires, nos styles de vie et nos styles de jeu était fascinant. On a chacune apporté un certain type de fans. D’un seul coup, il y avait deux fois plus de gens qui regardaient le tennis. »

Rivales sur le terrain, Evert et Navratilova étaient amies à l’extérieur. Elles se côtoyaient si souvent que, comme le dit Evert, l’une développait le jeu de l’autre, et vice-versa. Comme des coachs par procuration.

« Nous étions obligées de creuser profondément nos spécificités et d’apprendre à être encore plus stratège que contre (n’importe qui d’autre) », dit-elle. « Nos forces s’annulaient à un point… Nous n’étions pas bâties de la même façon physiquement, elle était une bien meilleure athlète naturelle que moi, (mais) au début, j’étais bien plus forte mentalement qu’elle. Au bout du compte, nos forces s’équilibraient à la perfection, et trouver le moyen de battre l’autre nécessitait beaucoup de jus de cerveau. »

Une relation personnelle aussi fascinante que la rivalité sur le terrain

Si la terre battue était la surface d’Evert (elle a gagné 11 de leurs 14 affrontements sur la terre battue), l’herbe appartenait à Navratilova, qui a gagné 10 de leurs 15 affrontements. Elles étaient à égalité 8-8 sur dur et sur la moquette de nombreux tournois en salle qui existaient à l’époque, la Tchèque, devenu citoyenne américaine en 1981, s’en sortait mieux avec un bilan de 22-13.

« Nous avions l’une et l’autre nos propres craintes. Chaque fois que j’allais l’affronter sur gazon, surtout à Wimbledon, je me disais : ‘Mais que faire ?’ J’avais l’impression que c’était une bataille perdue d’avance. De son côté, je pense qu’elle se sentait comme ça quand elle m’affrontait sur terre battue. Elle m’envoyait un peu ce message : ‘Ça va me rendre folle d’être aussi patiente.' »

Ces bases posées, leur relation personnelle était peut-être aussi passionnante que leur rivalité sur le terrain.

« Notre relation était faite de haut et de bas », raconte Evert. « Au début, je me souviens que je jouais en double avec elle. J’étais numéro 1 et elle était numéro 4, puis elle est devenue numéro 3 et numéro 2. Puis elle a commencé à me battre parce que nous nous entraînions et jouions en double. J’ai alors dû lui dire : ‘Je pense que tu t’es documentée de trop près sur mon jeu’. J’ai donc rompu ce partenariat, car le simple m’importait plus que le double. Je suis allée la voir et je lui ai dit. J’ai tâché d’être agréable. Et plus tard, quand elle a eu Nancy Lieberman comme entraîneur, je me souviens que Nancy lui disait de me détester. Elle lui disait : ‘Ça veut dire quoi, l’inviter à dîner ? Non, tu dois la détester, ne rien avoir à faire avec elle’. Martina est devenue une personne différente à ce moment-là et la proximité a malheureusement disparu. »

Chris Evert, Rothmans London Court - 15.02.1973

Chris Evert aime plaisanter et dire que Navratilova est la relation la plus longue de sa vie. Les deux femmes ont fini par remporter 18 titres du Grand Chelem chacune et à elles deux, elles ont gagné 334 titres de simple (167 – 157 pour Navratilova). Ensemble, elles ont contribué à révolutionner le jeu et elles sont restées de solides amies jusqu’à ce jour.

« Quand Martina Navratilova a eu sa relation avec (l’écrivaine) Judy Nelson (lors de la deuxième moitié des années 1980, ndlr), Judy lui a dit : ‘Chrissie est si gentille. Pourquoi ne l’invitons-nous pas à dîner ?’ Je suis allé à Aspen, je suis resté chez elles pendant une semaine. C’est là que j’ai rencontré Andy Mill, mon ancien mari. A ce moment-là, je savais qu’il ne me restait que quatre ou cinq ans avant la fin de ma carrière et nous étions assez mûres pour réaliser que nous pouvions séparer professionnel et personnel. »

« Oui, j’essaie de te battre sur le terrain de toutes mes forces, mais je peux aussi être ton amie, c’était ça l’idée », évoque Evert. « L’aspect personnel est beaucoup plus important que l’aspect tennis. Deux femmes rivales, si différentes, mais qui veulent être amies, qui se sont vues mutuellement comme très vulnérables, et qui devaient faire un gros effort d’introspection, le moment venu, pour donner le meilleur d’elles-mêmes contre l’autre ».

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