Les cordeurs au chômage technique : « Cela peut redistribuer certaines cartes »

Benoît Mauguin nous explique comment son métier de cordeur a été impacté par la crise sanitaire, ainsi que les possibles conséquences à la reprise.

Le cordeur Benoit Mauguin aux côtés de Marin Cilic à l'US Open en 2014

Le cordeur français Benoît Mauguin a l’habitude de travailler sur les meilleures raquettes du monde. Parmi ses clients on trouve notamment Gaël Monfils, Felix Auger-Aliassime, Jelena Osapenko, Pierre-Hugues Herbert, Samantha Stosur ou encore Jo-Wilfried Tsonga. Maria Sharapova figurait aussi sur cette liste, jusqu’à sa récente retraite. Avec la crise sanitaire, son métier de cordeur s’est retrouvé à l’arrêt total du jour au lendemain. Il nous explique ici comment il a vécu la situation, alors que la reprise continue de se faire attendre, et quelles pourraient être les conséquences de tout ça à la reprise.

Comment traversez-vous ce repos forcé du cordeur, financièrement ?
J’ai des contrats, mais pas de contrat type. Je laisse la possibilité aux joueurs soit de payer tout d’un coup en janvier, soit de payer en plusieurs échéances. Donc je commence l’année avec généralement une trésorerie plutôt au beau fixe, qui permet de réserver et d’anticiper tous les déplacements. En ce moment, je peux attendre sans trop de soucis. Et puis j’ai quand même des joueurs qui ne sont pas dans la difficulté financière : c’est plus facile d’être solidaires quand tu es bien implanté dans le Top 20 ou le Top 10.

« Plus facile d’être solidaires quand tu es bien implanté dans le Top 20 ou le Top 10 »

Vous avez trouvé les joueurs compréhensifs dans l’ensemble ?
Ils comprennent oui, et en fait je n’ai pas eu beaucoup d’échanges avec eux à ce sujet-là. Je travaille avec la plupart de ces joueurs depuis plusieurs années, et ils savent que ma situation est moins confortable que la leur. Dès qu’on aura un petit peu plus de visibilité sur le reste de l’année, on abordera cette problématique de comment facturer : repartir sur l’année prochaine, rembourser et partir sur une autre formule. On parlera de la nouvelle organisation, des tests de matériel, des renégociations éventuelles avec les sponsors. Pour le moment, on a surtout pris des nouvelles des uns et des autres.

C’est une sérénité appréciable compte-tenu de la situation…
J’avais longtemps échangé avec quelques anciens du circuit, et j’avais compris qu’il fallait trouver un moyen de me sécuriser parce que même avec un contrat les joueurs sont suffisamment forts financièrement pour faire durer les procédures et s’en sortir. Donc j’avais décidé d’anticiper un maximum de paiements. Comme ça quoi qu’il arrive j’ai la trésorerie pour aller au bout de l’année. Je réserve tout en avance et ça fait une facture moins douloureuse à la fin, tout le monde est gagnant. En plus je ne pense pas que quelqu’un ait mis une clause de contrat sur la pandémie !

Stringer

Vous a-t-on demandé de corder pendant le confinement ?
Non, je suis à l’arrêt complet. Il n’y a pas eu beaucoup de joueurs en capacité de taper. Dès qu’on saura quand on reprend, des raquettes arriveront, et je ferai des séries pour les entraînements. J’ai aussi une activité de préparation de raquettes, or les entrepôts des fournisseurs des équipementiers sont fermés donc je ne peux même pas anticiper le travail sur les raquettes ou les prochaines séries. Je n’ai pas eu d’autre choix que de fermer complètement. Idem pour mon magasin, qui a aussi dû fermer.

Le temps vous paraît long ? Vous rêvez de cordage ?
Cela me permet de m’aérer la tête ! Cela faisait dix ans que je n’avais pas pris de pause. Et puis là je n’ai pas le choix, je ne peux pas bosser. Je ne croyais pas à une reprise en mai pour le monde professionnel, mais le magasin pourra réouvrir en même temps que les clubs de tennis (11 mai).

« J’ai pris le luxe de choisir des joueurs sympa avec de bonnes valeurs »

Êtes-vous en contact avec les autres cordeurs ?
Il n’y a pas vraiment de cordeur individuel, ce sont des sociétés comme la mienne. On est trois à se partager une trentaine de joueurs. Les deux autres sont aux Etats-Unis, dont un à New York, donc je pense qu’il est vraiment à l’arrêt complet. Les autres sont en Floride et visiblement arrivent un peu à travailler car ils ont encore un stock de raquettes. On a aussi cette chance de travailler avec des millionnaires, donc s’il faut leur demander de nous aider pour l’année d’après, c’est toujours plus facile. J’imagine mal la clientèle tourner le dos. J’ai aussi la chance d’être soutenu par l’Etat : on est dans une situation bien plus confortable ici en France.

Vous êtes indispensables aux joueurs, ça aide aussi…
Oui, mais cela peut redistribuer certaines cartes. Il y aura des négociations qui seront pas forcément très simples, avec des joueurs et des joueuses qui ne seront pas forcément très conciliants. C’est là où on va véritablement voir la solidarité. Ceux qui ne comprendront pas une éventuelle augmentation des prestations parce qu’il y a une perte sur l’année… Mais j’ai pris le luxe de choisir des joueurs sympas avec de bonnes valeurs. L’appât du gain, c’est intéressant, mais les valeurs humaines peuvent aussi prendre le pas sur le reste. Pour le moment, je ne suis pas inquiet, mais il faudra voir dans quelles conditions se fait la reprise. Si on part sur du huis-clos avec des équipes très réduites… Si les restrictions de déplacement sont drastiques, avec en plus les risques de se retrouver en quarantaine, ça deviendra très compliqué.

Le circuit a eu du mal à mettre en route la solidarité financière envers les joueurs les moins bien classés. La solidarité, même au sein des joueurs, n’est pas été automatique. Cela vous a surpris ?
Les joueurs sont trop désunis pour pouvoir imposer une quelconque orientation. C’est le constat majeur que je fais, et je rejoins ceux qui militent pour un vrai syndicat très fort. Pour remettre les joueurs au centre de l’échiquier, et dans ce cas-là être suffisamment solidaires pour pouvoir accompagner les joueurs, mais aussi ceux qui travaillent pour eux. Et je pense à tous les joueurs qui vont devoir dire à leur staff qu’ils ne peuvent plus les payer. Le Top 50 peut passer le cap de la crise, le Top 100 va devoir faire attention, mais en dehors, ça va être la catastrophe. On ne peut pas laisser passer ça. Les quatre fédérations qui organisent les Majeurs sont assis sur des tas d’or. De manière générale, la redistribution doit être plus juste.

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