Le soir où le tennis français s’est encastré dans le mur

Prévisible, l’absence de joueur et de joueuse française au troisième tour de Roland-Garros est sans précédent dans l’ère Open. Les perspectives de rebond sont, au mieux, lointaines.

La catastrophe sportive a presque eu lieu sans témoin direct. Couvre-feu oblige, il n’y avait personne dans les tribunes du court Philippe-Chatrier, sauf les proches des joueurs, plus une cinquantaine de journalistes et techniciens, pour assister à l’estocade portée au cœur du tennis français, jeudi soir à Roland-Garros.

Sans surprise, Rafael Nadal a dominé Richard Gasquet en clôture du deuxième tour. Sans surprise, on n’y a pas vraiment cru (6-0, 7-5, 6-2), malgré un très bon Gasquet au deuxième set. Que le Biterrois ait évolué avec un maillot aux couleurs de la France a donné une portée symbolique imprévue à la scène.

L’année même où Roland-Garros scintille d’une inédite modernité liée à la puissance de sa fédération – central couvert, night sessions, toutes installations livrées après quasiment cinq ans de travaux – le tennis français se porte aussi mal qu’il le peut sur la scène internationale. Aucun Français, aucune Française ne jouera en simple au troisième tour de la compétition. Cela ne s’est jamais produit dans l’ère Open (depuis 1968) et les chiffres sont vertigineux :

  • 19 joueurs au premier tour en 2021, 3 au second, 0 au troisième
  • 10 joueuses au premier tour, 4 au second, 0 au troisième

Monfils, Ferro, Mladenovic, Gasquet : chronologie du supplice chinois

Les minutes qui avaient précédé Gasquet – Nadal ont été celle du supplice chinois. Le tennis français allait prendre le mur à la fin de la journée, c’était écrit, mais il fallait attendre la night session pour pouvoir le voir sans se pincer.

Avant Nadal-Gasquet. Gaël Monfils avait été dominé par ses 62 fautes directes. Fiona Ferro avait été brave mais inférieure, sans surprise, à Jennifer Brady. Kristina Mladenovic aura été inexistante face à Anett Kontaveit.

Restait Gasquet, face à Nadal.

Seize défaites en 16 matches sur le circuit pro. Vingt-six sets consécutifs concédés. Puis bientôt sept jeux consécutifs en 35 minutes… C’est devenu officiel peu après 23 heures : Gasquet ne verrait pas le troisième tour de Roland-Garros 2021, le tennis français non plus.

Gasquet a bien livré du spectacle et un tennis de premier plan pendant un set demi. Il a fait vibrer la fibre du supportérisme chez quelques journalistes pourtant normalement tenus à la réserve mais irrésolus à ce qu’une telle soirée se vive avec un silence d’enterrement complice. Mais quand l’un des plus grands talents qu’a connu le tennis français fait honneur à ses 35 ans avec panache, il n’inscrit que sept jeux contre la référence mondiale du jeu sur terre battue, ce qui résume assez bien l’ampleur du dossier.

Le court Philippe-Chatrier vide lors du Nadal – Gasquet disputé en night session.

Les prémisses de ce vertigineux bilan étaient apparus avec l’absence de joueuse française au troisième tour en 2019 (Garcia, Mladenovic et Parry éliminées au deuxième). Mais chez les hommes, aucun désastre de cette nature n’avait jamais eu lieu. Même en 1969, lors de la première édition de l’ère Open, époque où il était heureux que Pierre Barthès et Jean-Loup Rouyer passent un tour, Georges Goven avait su pousser jusqu’aux seizièmes de finale. En 2018, l’absence du moindre Tricolore en deuxième semaine, c’est-à-dire en huitième de finale, pouvait encore ressembler à un accident – comme en 2007, 1997, 1995, 1993.

Les frissons de l’échec sportif accepté d’avance

L’accoutumance à la situation est presque plus humiliante que les chiffres. Ce n’est même pas comme si l’édition française de Roland-Garros s’achevait sans le souvenir tout frais de quelques bonnes vibrations. Toutes renvoient pourtant à la sensation d’un échec sportif accepté d’avance, à la satisfaction de s’être bien battu dans une bonne ambiance.

Gaël Monfils a gagné un match de premier tour et nous a ému pour ça. Il en a célébré toutes les saveurs devant le public du Lenglen. Mais si frissons il y eut, ils sont venus de sa voix cassée face à la vision de sa mère et son père réunis en tribunes, de ses proches, de ses fans, lesquels n’ont pas suffi ce jeudi pour l’aider à dominer le 105e mondial Mikael Ymer. Le numéro un français a gagné deux matchs en neuf mois, c’est aussi ce que veulent dire ces deux tours à espérer très fort sur le Lenglen avec « la Monf ».

Enzo Couacaud, 177e mondial, a nourri ce Roland-Garros de légitimes satisfécits. Il a « perfé » au premier tour avant d’y croire contre le 12e mondial au second – mais cela arrive chaque année, qu’une wild-card « superforme » et écrive sa belle histoire.

Les frissons tant célébrés par Benoît Paire et Jo-Wilfried Tsonga sont venus de défaites – défaites devenues recevables, sinon jouissives, par les ambiances dans lesquelles elles se sont écrites. C’était beau sur le coup, mais la perception de ces scènes est, avec le recul, d’une navrante cruauté.

Pouille, Humbert, Moutet : introuvable relève

Ce storytelling raconte que la page des « nouveaux Mousquetaires » (Gasquet, Monfils, Tsonga, Simon) va se clore avec nostalgie, malgré l’absence de victoire en Grand Chelem qui était possible au moins pour les trois premiers. Wawrinka, Cilic, Del Potro l’ont fait. Pas eux et ils sont trop professionnels pour croire à la thèse du « mérite ».

Il raconte surtout l’absence de relève chez les joueurs de trente ans ou moins. Lucas Pouille reste à des années-lumières de ses années 2016 et 2017 quand il s’incrustait en deuxième semaine de Grand Chelem. Ugo Humbert n’a jamais gagné un match à Roland-Garros. Pierre-Hugues Herbert plafonne dans son entreprise de conquête de références en simple. Benoît Paire ne joue pas au tennis pour gagner. 

La conjoncture n’ouvre pas de perspective jouissive. Le meilleur Français de la saison, Jérémy Chardy, a 34 ans. Arthur Rinderknech et Benjamin Bonzi croquent le circuit à pleine dents mais il leur faut déjà percer le mur du Top 100. Comme Hugo Gaston, qui avait été si bon mais si iconoclaste lors de son édition 2020 achevée en huitième de finale. Un tournoi dans lequel le meilleur Français de l’année précédente avait encore besoin d’une wild-card pour entrer dans le tableau portait en lui, soit dit en passant, les signes du désastre à venir.

Le meilleur espoir de la génération dite NextGen, Corentin Moutet, doit encore dompter son tempérament pour s’installer dans le Top 50.

Ferro : « Constat triste »

Chez les femmes, l’absence de joueuse au-delà de la cinquantième place mondiale à la WTA avait préparé le terrain à une édition banalement médiocre. Fiona Ferro, battue 7-5 au troisième par la finaliste de l’Open d’Australie, a été la plus juste face aux micros.  « Je ne m’attendais pas à ce qu’il n’y ait plus de Française au- deuxième tour, pour être honnête. Il faut faire mieux. C’est un constat triste, il faut se poser les bonnes questions. »

Quelques minutes après, aucun journaliste ne s’est risqué à interroger Kristina Mladenovic sur la situation générale. Son déni d’il y a deux ans sur la situation du tennis tricolore, devenu viral grâce à l’attitude hautaine de la joueuse, semble avoir convaincu tout le monde que l’absence d’analyse tenait lieu de stratégie de rebond – même si l’absence de question est aussi une défaite du journalisme.

https://www.youtube.com/watch?v=SBR-AaBBMz8&ab_channel=Francetvsport

Les mêmes journalistes venaient d’entendre Gaël Monfils exprimer à sa façon l’absence de questionnement global. « J’ai perdu au deuxième tour. Je suis déçu, donc je ne pense pas aux autres. Je ne connais pas les autres joueurs français à part mes potes ! »

A minuit passé, Richard Gasquet a été plus loquace, et aussi préoccupé que Jo-Wilfried Tsonga en début de semaine. Gasquet assure qu’il « tape la balle avec des jeunes qui savent très bien jouer au tennis » au Centre national d’entraînement. Il constate que « le tennis français n’a pas de Shapovalov, Auger-Aliassime, Zverev, Musetti ou Sinner ». Mais il dit croire, sans donner de nom, à l’éclosion tardive d’autres types de joueurs moins précoces que lui ou Monfils au milieu des années 2000. « Des mecs peuvent se révéler. Il y a parfois des surprises. »

La nouvelle équipe fédérale arrivée dans le sillage de Gilles Moretton à la président de la FFT a pu manquer de clarté dans sa stratégie de formation de jeunes champions – il n’est même pas certain que former des champions soit un objectif politique assumé. Les circonstances la pousseront vite à affiner son approche. La cap fixé semble d’élargir la base de joueurs et joueuses suivies, de donner les bases techniques et tactiques qui préparent au monde des seniors plutôt qu’aux titres chez les jeunes, et d’apprendre aux joueurs à être en permanence insatisfaits d’eux-mêmes pour épouser la mentalité des champions.

Les grandes lignes de cette stratégie semblent plus volontaristes que les orientations sur le « tennis plaisir » entendues durant la campagne présidentielle. Mais elle concerne des joueuses et des joueurs aujourd’hui âgés de 14 ou 15 ans maximum. Si cette approche devait un jour porter ses fruits, il est à craindre que la soirée du jeudi 3 juin 2021 connaisse quelques frères et sœurs dans les années à venir.

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