Serena et le 24e majeur, Serena et l’US Open, la sécurité des joueurs sur gazon : notre entretien avec Patrick Mouratoglou

Patrick Mouratoglou assure que Serena Williams, éliminée sur blessure au premier tour, était prête pour gagner Wimbledon. Dans cet entretien à Tennis Majors, l’entraîneur de l’Américaine partage des pistes pour rendre les courts du All England Club plus praticables.

Patrick Mouratoglou ne s’est pas exprimé après l’élimination de Serena Williams au premier tour de Wimbledon, sinon par un post sur les réseaux sociaux encore marqué par l’émotion. Cette élimination subite, voire sidérante, a eu lieu mardi au terme d’une journée folle sur le Center Court, qui a vu coup sur coup Adrian Mannarino (contre Federer) et Serena Williams (face à Sasnovich), lâcher la partie après avoir perdu contact avec le gazon humide.

Ces deux faits de jeu ne relèvent pas seulement de la malchance, souligne Mouratoglou, qui émet notamment, dans cet entretien, l’idée d’un changement de règle sur les chaussures à picot pour augmenter la sécurité des joueurs. Jeudi matin, après avoir mené un dernier debriefing avec Serena, qui rejoint les Etats-Unis dans la foulée, le coach français a pris le temps de revenir sur ce coup dur subi par la joueuse américaine de 39 ans, toujours en en quête d’un vingt-quatrième tournoi du Grand Chelem. La joueuse, malgré la récurrence de ses déceptions récentes en Grand Chelem, est déjà tournée vers l’US Open où ses chances de victoire ne suscitent aucun doute pour Patrick Mouratoglou, qui est aussi un des co-fondateurs de Tennis Majors.

Patrick, quelles sont les émotions et les pensées par lesquelles tu es passé au moment de la blessure et de l’abandon de Serena Williams au premier tour contre Aliaksandra Sasnovich ?

La première chose qui m’est parvenue, ce sont ses émotions à elle. Je suis toujours tellement en communion avec mes joueurs que je vis davantage leurs émotions que les miennes. Ou plutôt : la mienne est la conséquence de la leur. J’ai pris ça de plein fouet, car cette émotion était hyper forte. Serena a immédiatement été submergée. Dans le box, on ne savait pas très bien ce qui se passait. On n’a pas vu de chute, donc on n’a pas vu qu’elle s’était fait mal avant le ralenti. Sur le coup, on a juste vu qu’elle s’était arrêtée. On a pensé qu’elle avait raté un coup à cause d’un faux rebond, ou qu’elle avait trouvé que le sol était dérangeant pour son jeu de jambes. Personne parmi nous n’a compris que quelque chose de « grave » se passait. Ensuite on a vu qu’elle servait sans utiliser ses jambes et qu’elle n’allait pas chercher les balles à un mètre. Là on s’est dit «catastrophe». Si Serena fait ça, ça veut dire que le tournoi est terminé. Elle est sortie du court, revenue, et là l’émotion a été très intense car elle a compris aussi que c’était fini.

Son émotion semblait d’une rare intensité…

Serena attendait beaucoup de ce tournoi. Dans sa tête, elle était partie pour le gagner. La préparation avait été très bonne. Elle était prête tennistiquement, physiquement et mentalement. L’énergie dégagée lors des premiers échanges était incomparable avec ce qu’elle avait pu faire à Roland-Garros. Elle va avoir quarante ans (le 26 septembre, ndlr). Elle ne sait pas combien de Wimbledon elle va encore jouer. Probablement pas beaucoup, je ne peux pas savoir s’il y en aura encore un. Tout ça a tourné dans sa tête très vite.

Dans la voiture du retour, elle était déjà dans la recherche de solutions. Elle n’a pas cherché à refaire l’histoire. C’est une de ses grandes forces.

C’est une des émotions négatives les plus fortes que vous ayez vécu, semble-t-il.

A l’US Open 2018 (finale perdue contre Naomi Osaka), cette émotion était montée très haut aussi. Sur cette fin de carrière, on a davantage d’émotions négatives. La vraie joie, quand tu es Serena, c’est de gagner un Grand Chelem, et il n’y en a pas eu depuis un petit moment (Open d’Australie 2017, ndlr), contrairement aux cinq premières années (dix majeurs entre 2012 et 2017, ndlr). Mais ça fait partie du métier et on ne peut plus rien y faire, cet abandon fait partie du passé. D’ailleurs, Serena s’est tout de suite projetée sur la suite. Nous n’étions que tous les deux dans la voiture à la sortie du stade, et ses seules questions étaient sur comment nous allions rebondir. « C’est quoi la suite ? Où fait-on l’IRM ? Etc. » Elle était déjà dans la recherche de solutions. Elle n’a pas cherché à refaire l’histoire. C’est une de ses grandes forces.

Cette blessure à la cuisse droite est-elle inquiétante ?

Je suis incapable de le dire pour l’instant, car nous sommes en attente des résultats de l’examen clinique. Les tests manuels nous donnent une idée de la nature de la blessure, mais pas de la gravité. On attend la durée d’indisponibilité et donc les conséquences sur le prochain Grand Chelem, qui a lieu dans neuf semaines. Elle marche, et c’est un bon signe, cela élimine la possibilité de certaines blessures graves.

Le sujet de fond qui, à mon avis, mérite une vraie réflexion, c’est celui de la réglementation sur les chaussures.

Adrian Mannarino venait d’abandonner suite à une glissade. Avais-tu une forme d’anxiété avant le match, soit à cause de la blessure qu’il y avait sous son bandage à la cuisse droite, soit à cause de l’état du terrain ?

Oui clairement, il y avait une anxiété. Pas par rapport à ses blessures. La blessure du bandage pré-existait à Roland-Garros, elle était douloureuse à Paris, mais elle était sous contrôle depuis et ne suscitait pas d’inquiétude. Si j’avais des inquiétudes, c’était par rapport au terrain. Le court était dangereux au début du tournoi. Tout le monde est tombé sur le central, et (Nick) Kyrgios a failli se faire très mal sur le court n°1. Ces glissades concernent les deux courts couverts. Si Novak Djokovic n’était pas d’une souplesse infinie, il aurait pu se faire très mal aussi.

Cela dit, le sujet de fond qui, à mon avis, mérite une vraie réflexion, si on regarde les glissades de Djokovic et Mannarino, c’est celui de la réglementation sur les chaussures. Je m’explique. Sur la semelle des chaussures de tennis sur gazon, il y a des picots. Sans cela, ce serait une patinoire et le grand écart assuré au moment de la reprise d’appuis. Mais à Wimbledon, une règle interdit de mettre des picots sur le côté de la chaussure, en bordure. Or l’écrasante majorité des chutes sont dues à des appuis sur le côté. Sur un contrepied, les joueurs ont le réflexe d’aller chercher l’intérieur du pied pour repartir de l’autre côté. Mais s’il n’y a plus d’accroche à cet endroit, le pied s’en va et c’est le grand écart.

Les joueurs ne peuvent pas supprimer un réflexe qu’ils ont en permanence. J’aimerais vraiment qu’une réflexion ait lieu sur ce sujet et qu’elle aboutisse à quelque chose dans l’intérêt de la santé des joueurs. Des chaussures avec des picots sur le côté, c’est la garantie de voir les joueurs tenir debout. Je précise que pour Serena, ce n’était pas le problème. Elle a glissé sur un appui vers l’arrière. Je m’exprime ici de façon générale, sur un enjeu qui n’est pas propre à cette saison d’ailleurs.

Serena Williams et Patrick Mouratoglou à Wimbledon en 2019.

Sur l’état du terrain, le All-England Club assure que c’est le même gazon que lors de chaque tournoi, mais qu’en revanche l’humidité cette année crée ces conditions inhabituelles. Cela correspond-il à ton ressenti ?

Les courts qui sont dangereux sont les courts qui ont des toits. Donc l’humidité qu’il y a à l’extérieur, a priori, n’est pas le problème. La raison est qu’il y a là des milliers de personnes qui respirent. Cela crée de l’humidité qui est bloquée par le toit et qui redescend sur le court. A Halle, il y a un système d’air conditionné sous le gazon qui sèche la surface en permanence. Le toit à Wimbledon, c’est très précieux pour la continuité du jeu. Mais il faudrait trouver un système pour que le court sèche.

Tu as écrit sur ton compte Facebook que Serena était « prête ». Tu veux bien dire : prête à gagner le tournoi ?

Oui, absolument. Elle était prête à aller au bout. Elle n’a pas toujours été vraiment prête. Elle ne l’était pas à Roland-Garros par exemple, elle traîne parfois des pépins qui font que la préparation n’est pas idéale. A l’Open d’Australie, elle était prête, elle bougeait bien. Ce qui lui manquait, c’est ce qui fait qu’elle est Serena, c’est une capacité à refuser la défaite et à évoluer à un niveau supérieur dans les grands moments. Cela fait des années que je me demande pourquoi elle n’a plus accès à cette capacité, et je pense que j’ai compris. Je l’ai compris la veille du premier tour à Wimbledon. Serena était prête à l’activer. Je la connais par cœur, et là elle dégageait cette aura-là au début du match, celle qui lui permet de sortir ce super pouvoir – c’est vraiment ainsi que je le vois. Elle était consciente de ça.

Pour moi, elle a autant de chances de gagner l’US Open que de gagner Wimbledon.

Sais-tu pourquoi elle ne s’est pas rendue en conférence de presse ?

Elle suivait un traitement médical, elle avait du mal à marcher, ça ne m’a pas traversé l’esprit qu’elle fasse une conférence de presse.

Etait-ce une volonté d’échapper aux questions sur sa fin de carrière et l’hypothèse d’un dernier Wimbledon, comme à Melbourne où Serena avait été submergée par une question à ce sujet ?

Je ne pense pas, mais je ne peux pas répondre à sa place. Je ne lui ai pas posé la question. Je ne sais pas non plus ce qu’elle-même sait sur la question de savoir si c’était son dernier Wimbledon. Des tas de critères vont entrer en ligne de compte. Elle sait qu’elle est infiniment plus proche de la fin de sa carrière que du début. Qu’elle puisse anticiper une émotion forte si elle était confrontée, dans une discussion, à l’idée qu’elle ne reviendra peut-être pas à Wimbledon, c’est quelque chose que je pourrais comprendre.

Que sais-tu du plan de travail jusqu’à l’US Open (30 août – 12 septembre) ?

La suite dépend tellement des examens que c’est difficile de répondre. Il était prévu que je la rejoigne début août aux États-Unis, de faire un ou deux tournois de préparation. Il nous restera, je l’espère, la possibilité d’en faire un, sûrement Cincinnati. Mais le plan définitif dépend de la durée d’immobilisation liée à la blessure. 

Beaucoup de commentateurs, à commencer par les nôtres, à Tennis Majors, pensent que Wimbledon était sa meilleure chance de gagner un vingt-quatrième majeur. Es-tu d’accord ?

Non. Qu’est-ce qui permet de dire ça ? Dire ça pour Roger Federer, je le comprends. Il doit enchaîner des matchs au meilleur des cinq sets contre des joueurs comme Novak Djokovic. A son âge, c’est incroyablement dur et le gazon lui permet de raccourcir les échanges. Serena joue en trois sets gagnants. L’aspect physique compte, mais tellement moins. Elle a gagné autant de fois l’Open d’Australie sur dur que Wimbledon sur gazon (sept). Je peux entendre que les chiffres disent que Roland-Garros est le tournoi le moins facile pour elle (elle l’a gagné trois fois, ndlr), et que c’est un tournoi physiquement plus dur pour une joueuse de bientôt 40 ans. Mais sinon… Le gazon met ses qualités en valeur, oui, mais c’est aussi difficile de bouger sur gazon, on le dit assez peu. Pour moi, elle a autant de chances de gagner l’US Open que de gagner Wimbledon.

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