Pas d’escalade sur le prize money à Roland-Garros: les joueurs ont fait front commun, mais chacun à sa manière

Vendredi, vingt-trois joueurs se sont exprimés sur la grogne déclenchée sur le prize money ; il n’y a eu ni boycott, ni véritable contestation du refus de la FFT de revoir les dotations de cette année, et l’on sentait dans l’air une certaine résignation, comme si l’essentiel était de prendre rendez-vous pour plus tard.

Aryna Sabalenka, Roland-Garros 2026

Il n’y a eu ni boycott, ni départ en masse. Le montant total du prize money à Roland-Garros 2026 — 61,7 millions d’euros, soit une hausse de 9,5 % par rapport à l’année dernière, bien loin des 22 % du montant total que les joueurs réclament pour l’ensemble des tournois du Grand Chelem — est ferme et définitif. L’engagement à ne parler aux médias que « 15 minutes maximum » en signe de protestation a été respecté dans l’ensemble, parfois pas, le plus souvent assumé avec timidité, voire des excuses, et n’a jamais dégénéré.

En fin d’après-midi, un seul constat à faire : les joueurs venus à Paris pour mettre la pression sur les quatre tournois du Grand Chelem avaient également, au fil de leurs propos, admis entre les lignes à quel point ils étaient encore loin de pouvoir en exercer une quelconque influence de court terme sans employer les grands moyens – ce à quoi ils se refusent.

Prestataires indépendants

Félix Auger-Aliassime, tête de série n° 4, a expliqué le mieux pourquoi. « Nous ne sommes pas syndiqués officiellement, car nous sommes des travailleurs indépendants », a-t-il déclaré. « Nous ne sommes employés par aucune entreprise, nous ne pouvons donc pas nous syndiquer officiellement. Mais nous sommes solidaires. Nous sommes unis, je dirais, de manière officieuse. » Et, comme on l’a vu, de manière flexible. Auger-Aliassime lui-même s’était opposé aux joueurs qui se plaignaient du calendrier à Turin en novembre dernier.

Ce que les joueurs disent vouloir, plutôt qu’une quelconque promesse pécuniaire, c’est surtout avoir leur mot à dire. Ben Shelton, n° 1 américain, a été le plus précis quant au contenu de la lettre que les meilleurs joueurs ont adressée aux tournois du Grand Chelem : « On parle beaucoup des montants, qui sont certes clairement mentionnés dans notre lettre, mais ce n’est pas le seul sujet. Nous voulons avoir notre mot à dire. Nous voulons être entendus et respectés. Il y a d’autres enjeux, qu’il s’agisse des retraites, des avantages sociaux qui à ce jour, ont seulement été pris en compte par l’ATP, ou de diverses primes. »

Qui décide quand commencent les tournois du Grand Chelem ? On commence dimanche, mais on ne sait pas s’ils veulent commencer samedi ou vendredi

Jannik Sinner, n° 1 mondial, a ajouté un quatrième point que personne n’avait encore évoqué : le calendrier des tournois du Grand Chelem. « Qui décide si trois des quatre tournois du Grand Chelem vont désormais commencer plus tôt ? Nous commençons dimanche, ici par exemple, mais s’ils devaient avoir envie de commencer dès le samedi ou le vendredi à l’avenir, personne ne serait au courant. A ce sujet aussi, nous voulons être entendus. » Auger-Aliassime a ajouté un cinquième point : le format. « Et s’ils voulaient jouer le cinquième set au super tie-break ?»

Ce que les joueuses ont clairement ajouté à la liste de leurs demandes, c’est qu’ils se battent pour une hausse du prize money générale, et plutôt pour les joueurs mal classés que pour les joueurs de la deuxième semaine. « Cela ne me concerne pas », a déclaré Aryna Sabalenka, dont les 15 millions de dollars de gains en 2025 constituent le total le plus élevé jamais enregistré en une seule saison dans l’histoire de la WTA, et dont le total de 49 millions de dollars en carrière la place en deuxième position derrière Serena Williams au classement historique. « Il s’agit des joueuses moins bien classées, qui souffrent », a-t-elle poursuivi. « Ce n’est pas facile de vivre dans ce monde du tennis avec le pourcentage que nous gagnons. En tant que n° 1 mondiale, je dois me lever et me battre pour ces joueuses, pour les joueuses de niveau inférieur, pour celles qui reviennent après des blessures, pour la génération montante. »

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Iga Swiatek, tête de série n° 3 et quadruple championne de Roland-Garros, a été une des plus bougonnes, quoiqu’assez imprécise : « Nous ferons davantage d’efforts lorsque le tournoi en fera davantage pour nous. Pas seulement pour nous, les meilleurs joueurs, car c’est évidemment nous qui sommes le plus en contact avec vous, mais aussi pour les joueurs moins bien classés et l’ensemble de la structure. »

Shelton, à propos des enjeux économiques : « Pour un 150e ou 200e mondial, le seul tournoi où il peut remporter un gros chèque, c’est un tournoi Challenger. Une victoire, c’est genre 7 000 dollars. Or un premier tour de Grand Chelem quatre fois par an, c’est ce qui t’aide à avoir un bilan annuel dans le vert plutôt que dans le rouge. »

Quand on envoie un courrier, personne ne répond aux courriers officiels pendant des mois. On ne peut pas se contenter d’utiliser les joueurs d’une seule manière, et c’est tout.

Andrey Rublev, membre du Conseil des joueurs de l’ATP, a été disert comme rarement, pointant des années d’e-mails restés sans réponse, une communication inexistante, une asymétrie fondamentale. « Quand on envoie un e-mail, personne ne répond aux courriers officiels pendant des mois. On ne peut pas se contenter d’utiliser les joueurs dans un seul sens, et c’est tout. »

Coco Gauff, qui a confirmé le déroulement chronologique de l’organisation de cette grogne – les discussions ont commencé il y a un an, se sont intensifiées à Rome et ont été officialisées à Paris cette semaine –, s’est montrée franche quant aux limites de ce que cette action de vendredi pourrait permettre d’obtenir. « Ce qui se passe ici ne va pas nécessairement changer grand-chose aux tournois du Grand Chelem pour cette année », a-t-elle déclaré. « Mais je pense que cela montre que nous sommes nombreux à être sur la même longueur d’onde et à mener une sorte d’action collective qui va au-delà de simples discussions. C’est la première véritable action concrète que nous ayons menée. »

Pas le mot en « B »

Gauff était l’une des deux personnes à avoir utilisé le mot « boycott » à Rome (avec Sabalenka). Mais elle reste un peu seule avec cet état de service. Le mot « boycott » lui-même a été évité toute la journée. Taylor Fritz, à qui l’on a demandé directement s’il pouvait imaginer que les joueurs aillent plus loin, a refusé ne serait-ce que de l’utiliser : « Je ne sais pas si j’ai envie de commencer à balancer le mot en « B ». C’est une menace énorme, et je ne pense pas que nous joueurs, nous devrions vraiment proférer de telles menaces à moins d’être tout à fait prêts à passer à l’acte. Si je dois employer ce mot un joueur, c’est en étant vraiment aligné. »

Daniil Medvedev a exprimé la même idée en d’autres termes : « Nous ne voulons pas nous nuire à nous-mêmes. Nous ne voulons faire de mal à personne, de façon générale. Nous voulons simplement mieux discuter avec les organisateurs des tournois du Grand Chelem. » Quant à Coco Gauff, à qui l’on a demandé si les joueurs seraient prêts à renoncer purement et simplement aux conférences de presse et à payer l’amende qui va avec, elle a clairement tracé la ligne : « Avec ces conférences de presse limitées à 15 minutes, il s’agissait de trouver un juste équilibre entre ce que nous pouvions faire sans pour autant vous pénaliser, vous, car vous n’avez rien à voir avec tout ça. »

Daniil Medvedev, Roland-Garros 2026
Daniil Medvedev, Roland-Garros 2026 | © Zuma / PsNewz

« Voyons aussi comment les autres tournois du Grand Chelem vont réagir après celui-ci, et ensuite nous prendrons une décision. »

Le numro un mondial Jannik Sinner que les autres tournois se sentent désormais sous pression. « Voyons aussi comment les autres tournois du Grand Chelem vont réagir après celui-ci, et ensuite nous prendrons une décision. »

Car la Fédération française de tennis, organisatrice de Roland-Garros, n’a pas changé d’avis ces derniers jours. Amélie Mauresmo, qui a mis fin aux questions sur ce sujet après moins de quatre minutes de questions jeudi, a clairement exposé la position de la fédération : les dotations pour 2026 sont figées, le modèle à but non lucratif est ce qu’il est, les messages des joueurs ont été entendus, mais ce qui est décidé est décidé.

Les meilleurs joueurs l’ont bien compris. Aucun d’entre eux n’a déclaré vendredi s’attendre à ce que la dotation de ce tournoi change. Ce qu’ils ont dit, chacun à leur manière, c’est qu’ils espèrent que l’action puisse s’intensifier, qu’un précédent ait été créé que les joueurs pourront transposer à Wimbledon et à l’US Open si besoin. « Nous avons attendu un an pour n’obtenir qu’une maigre réponse », a déclaré Sinner. « Pour nous, ce n’est pas satisfaisant. »

Novak Djokovic n’était pas présent. Le joueur aux 24 titres du Grand Chelem, qui a rompu ses liens avec la PTPA en janvier, a refusé de s’exprimer sur l’agenda ou les décisions d’un groupe dont il ne faisait plus partie, avant de présenter l’argumentation la plus aboutie que l’on ait entendue de toute la journée de la part des joueurs eux-mêmes.

Le même discours en faveur des joueurs moins bien classés : « J’ai toujours été du côté des joueurs et j’ai toujours essayé de défendre leurs droits et de leur assurer un avenir meilleur, mais pas seulement pour les meilleurs joueurs, pour tous les joueurs, quel que soit leur classement et leur discipline, en particulier dans le tennis professionnel de niveau 1. »

Le ton différent de Vacherot

En homme libre qui tente de faire avancer les choses depuis longtemps, Djokovic a aussi pu mettre sur la table des constats que personne d’autre n’osait formuler. « Nous sommes très fragmentés. Les structures du tennis sont déjà assez compliquées. Cette fragmentation supplémentaire me pèse donc vraiment, personnellement. Regardons ce qui se passe du côté du golf. Je pense que le golf est un bon exemple de sport individuel professionnel mondial qui a traversé et traverse encore des moments très difficiles en termes de gouvernance et de division des circuits et des joueurs. Essayons d’être un peu plus unis et de parler d’une seule voix pour trouver un meilleur avenir pour notre sport. »

Et puis il y a eu ce discouts dissonant venu du joueur pour lequel le mouvement de protestation prétend se battre. Valentin Vacherot, Monégasque de 26 ans, a passé trois ans sur le circuit Challenger, classé entre la 200e et la 300e place, avant de remporter le tournoi de Shanghai en octobre. Il est arrivé à Paris cette semaine en tant que tête de série n°30e, mais sa position sur la réparition du prize money pourraient surprendre.

Ça fait trois ans que je joue dans les tournois Challengers et je participe à un tournoi ATP, je n’ai donc aucune raison de me plaindre.

« Je ne suis sans doute pas le mieux placé pour répondre, car je participe aux grands tournois depuis six ou sept mois », a-t-il commencé. « Pendant trois ou quatre ans, j’étais classé entre la 200e et la 300e place, et à mon avis, ce sont ces joueurs-là qui devraient gagner davantage. Le prize money a augmenté de manière spectaculaire au cours des dix dernières années. Par rapport à ce qu’ils étaient il y a vingt ans, ils ont littéralement explosé. Je pense donc que nous vivons une période formidable pour le tennis, avec des montants exceptionnels. »

« Après avoir passé trois ans dans les tournois Challengers et que je participe désormais à un tournoi ATP, je n’ai aucune raison de me plaindre. »

Boisson, Boulter : il n’y a rien ici

Sous le Top 30, c’est en général la même indifférence. Loïs Boisson, demi-finaliste de l’année dernière, a refusé de prendre position : « Je ne connais pas vraiment les chiffres, je ne sais pas ce qui est vrai et ce qui est faux. » Elsa Jacquemot : « J’en ai entendu parler, mais je préfère ne pas prendre position à ce sujet. » Katie Boulter, dont le conjoint Alex de Minaur est signataire : « Je vis un peu, disons, dans une bulle. J’essaie de me tenir à l’écart de tout ce qui se passe. »

Mirra Andreeva et Elena Rybakina ont toutes deux exprimé leur soutien sans pour autant confirmer qu’elles limitaient leurs propres points presse. Quant à Corentin Moutet, il a été comme souvent le plus direct : « Je ne fais partie d’aucun mouvement. C’est un sport individuel. S’il y avait réellement un mouvement, nous en aurions entendu parler plus tôt. » Pourtant, il y a quatorze mois, il figurait parmi les plaignants dans le recours collectif de la PTPA contre l’ATP, la WTA, l’ITF et l’ITIA;

Quelques minutes plus tard, le programme des matchs du dimanche est tombé. Les joueurs vont jouer, et une fois le chèque encaissé, ils se concentreront sur ce que Wimbledon leur réserve.

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