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Eric Hernandez, le préparateur physique qui a fait de Daniil Medvedev un « rouleau compresseur non violent »

Eric Hernandez accompagne Daniil Medvedev sur le Tour quand Gilles Cervara est absent, comme cette semaine à Los Cabos. Un homme-clef dans le dispositif du numéro un mondial.

Eric Hernandez et Daniil Medvdev, 2022 Eric Hernandez et Daniil Medvdev à la salle de musculation de l’académie Mouratoglou, mai |2022 | © Tennis Majors

C’est un rituel après chaque séance. Même les plus lourdes. Daniil Medvedev, entamé par la chaleur de la Côte dAzur (il s’entraîne à l’académie Mouratoglou) aurait de bonnes raisons de se précipiter vers la douche et le kiné après 3 heures 30 d’efforts dignes d’un match en cinq sets.

Mais le Russe prend toujours cinq minutes pour nourrir la complicité avec son préparateur physique, Eric Hernandez, en le défiant à un jeu d’adresse. C’est une sorte de pétanque avec balle de tennis. Les deux hommes se tiennent près du filet, dos à lui, et ils lâchent la boule de feutre délicatement pour la faire rouler afin que celle-ci s’arrête le plus près possible de la ligne de fond. Karen Khachanov passe pour être le meilleur du circuit à ce petit jeu. Medvedev, compétiteur dans l’âme, s’est promis de pouvoir l’y défier et Hernandez est son sparring-partner.

Au prochain rallye gagné par Medvedev…

Quelques minutes plus tôt, le Russe souriait moins sur le court. En fin de séance notamment, il s’était livré à ce fameux exercice qui vous donne des courbatures rien qu’à le regarder. Medvedev doit balayer la ligne de fond de court de gauche à droite, comme s’il était baladé par un adversaire. Il court sans jouer au tennis, mais il doit attraper et renvoyer un ballon de musculation de 650 grammes, distribué par Hernandez de façon aléatoire, et souvent exigente en terme de couverture de terrain. Quatre fois, cinq fois, huit parfois, Medvedev joue ainsi au Sisyphe des courts, avant de se saisir de sa raquette au sol et de jouer le point avec son sparring-partner.

La prochaine fois que vous verrez Medvedev sortir vainqueur d’un rallye intense de plus de dix coups, vous pourrez vous dire qu’il n’y a pas de miracle.

Eric Hernandez lors d’un entraînement, mai 2022 avec Gilles Cervara et Daniil Medvedev au fond | © Tennis Majors

Eric Hernandez fait partie de la garde rapprochée du numéro un mondial depuis presque dix ans. Choisi par l’entraîneur Gilles Cervara pour sculpter le physique de Medvedev, il est présent sur le court à quasiment chacune des séances de travail. « C’est une force de fonctionner ainsi en binôme », raconte Hernandez, 37 ans, né à Foix dans le Sud-Ouest mais qui se considère comme originaire de la Côte d’Azur pour s’y être stabilisé il y a 25 ans.

« Un préparateur physique qui reste dans sa salle ne peut pas être suffisamment en lien avec la performance du joueur. Quand on travaille sur certains déplacements, c’est ultra-important que je puisse regarder comme ça se passe. Les objectifs tennistiques et physiques sont très souvent mêlés dans les séances. Gilles était demandeur. Moi aussi. »

Le trio Medvedev – Cervara – Hernandez se constitue à Cannes en juin 2014. Le Russe est alors un ado dégingandé du circuit juniors. Il a posé ses valises à l’Elite Tennis Center et fait l’objet d’un suivi collectif par le staff technique de cette académie – dont Cervara et Hernandez, avec aussi Julien Jeanpierre et Jean-René Lisnard.

Gilles Cervara, Daniil Medvedev et Eric Hernandez, entraînement en mai 2022 à l’académie Mouratoglou | © Tennis Majors

Le préparateur physique, alors en début de carrière, est venu au tennis presque par hasard. Diplômé en ingénierie du sport, préparation physique et management du sport, il était un « footeux » à la base. Hernandez a tutoyé le plus haut niveau du foot amateur en France, sous les couleurs de Fréjus, où l’international Adil Rami était un de ses partenaires en défense.

« Mais là où d’autres comme lui ont réussi à bifurquer vers une carrière professionnelle, moi je me blessais quand le rythme d’entraînement passait à deux séances par jour – pour des raisons qu’aujourd’hui je suis en mesure de comprendre. »

Eric Hernandez et Adil Rami
Eric Hernandez et Adil Rami, aujourd’hui et à l’époque insouciante du foot amateur | © Collection privée Eric Hernandez

Il cherche d’abord à intégrer un club mais le foot est un milieu fermé. « Si on m’avait dit à ce moment-là que je ferais carrière dans le tennis, je ne l’aurais pas cru. Nadal à Roland-Garros, c’est tout ce que je connaissais. »

Mais une porte s’ouvre à la fédération monégasque de tennis. « Je ne connais pas le tennis mais je sais analyser une activité. Je saisis l’opportunité et je ferai toutes mes classes là-bas. » Avec l’homme qui lui a fait confiance, Fabien Lefaucheux, il monte une entreprise et obtiendra bientôt des contrats dans d’autres activités comme le cyclisme régional, le handibasket, l’entraînement individuel de certains footballeurs et rugbymen avant l’engagement avec l’Elite Tennis Center de Cannes.

Si on m’avait dit à ce moment-là que je ferais carrière dans le tennis, je ne l’aurais pas cru. Nadal à Roland-Garros, c’est tout ce que je connaissais. 

Eric Hernandez

Fin 2017, Medvedev demande à Cervara de devenir son coach à plein temps. Véritable manager de la performance du Russe, le coach français, lui aussi originaire de la région, a carte blanche pour organiser une équipe autour de lui. Lui-même très documenté et formé sur la question de la préparation physique, Cervara a besoin d’un partenaire à la fois compétent et très ouvert aux innovations qu’il aura envie de proposer. Hernandez correspond au portrait-robot. Il continue et amplifie son travail auprès de Medvedev.

Chronologie
• 2013 : Gilles Cervara et Eric Hernandez s’associent à l’Elite Tennis Center de Cannes avec Jean-René Lisnard.
•Juin 2014 : Arrivée de Daniil Medvedev à Cannes. Le Russe est suivi par plusieurs coaches.
• Septembre 2017 : Gilles Cervara devient le seul entraîneur de Medvedev. Hernandez s’occupe toujours du physique dans le staff du Russe.
• Fin 2020 : Medvedev, Cervara et Hernandez quittent l’ETC Cannes et fonctionnent de façon autonome. Leur camp de base devient l’académie Mouratoglou.

« Aujourd’hui, dans mon parcours professionnel, Danill est ma priorité, pose Hernandez. Je lui dois 25 semaines par an. »

Daniil Medvedev et Eric Hernandez à l’entraînement | © Tennis Majors

Le reste de son temps est occupé par les autres activités avec sa société BFS Training (comme « Better Faster Stronger »), notamment celle de manager de la préparation physique de la All’In Academy de Thierry Ascione et Jo-Wilfried Tsonga, et le lancement d’une académie (TAG Tennis) à Melissa, au Nord-Est de Dallas aux États-Unis, avec l’ancien joueur belge Sébastien Leitz.

2017, c’est aussi l’année où Medvedev change de braquet avec la préparation physique. Il arrête d’y voir une contrainte barbante et comprend qu’il a besoin de s’offrir un corps de compétiteur. Grand (1m98) et mince (83 kilos aujourd’hui selon l’ATP), Medvedev n’avait ni le physique naturel d’un joueur de tennis qui en impose, ni surtout l’approche qui l’encourageait à se bâtir une caisse.

Si un jour je joue un quart de finale en Grand Chelem, ce sera vraiment énorme

Daniil Medvedev en début de carrière, cité par Eric Hernandez

« Daniil a toujours conservé une envie de travail, il ne m’a jamais sabré une séance, enchaîne-t-il. Mais avant 2017, ce n’était pas facile car il rechignait à la tâche. Il trouvait ça dur, il ne s’était jamais entraîné de façon très structurée, son hygiène de vie était celle d’un jeune joueur qui ne s’interdisait pas de sortir. Le physique, il le faisait parce que tout le monde s’entraîne physiquement dans le tennis, mais on sentait qu’il se demandait où se situait le besoin.»

Aucun numéro un mondial ne sommeille dans Medvedev. « Je me souviens de séances où il regardait les posters dans la salle de fitness. Il regardait, disons Federer, et disait : ‘si un jour je joue un quart de finale en Grand Chelem, ce sera vraiment énorme’ », sourit Hernandez.

« Le rapport coût-bénéfice du fitness ne lui semblait pas évident, reprend le préparateur physique. Il ne comprenait pas tout-à-fait ce qu’il faisait. Mais avec Gilles, on a voulu qu’il comprenne. »

Fin 2016, quelques chiffres l’aident à comprendre : Medvedev est passé de la 329e place à la 99e place à l’ATP. Lui qui voyait mal comment s’extraire des Futures et des Challengers saisit qu’il va pouvoir vivre du tennis et qu’un changement d’approche dans sa préparation pourrait tout changer.

A cette époque, Medvedev se blesse encore beaucoup. Il sent son corps fragile et craint d’exploser s’il multiplie les charges. Cervara, au forceps, finit par obtenir le raisonnement inverse : le joueur doit se faire violence pour se construire une caisse sans laquelle ses qualités naturelles de déplacement et de compétiteur vont plafonner. « A partir de là, se souvient Hernandez, il a été capable de se dire : s’il faut faire une séance de quatre heures aujourd’hui, je vais la faire. »

Hernandez va pouvoir mettre en pratique sa conception d’un entraînement physique appliqué au tennis. « Moi qui viens d’autres sport, je considère que le tennis est un sport de jambes, pose-t-il. Au tennis, on a 300 grammes dans les mains, il y a un projectile qu’on doit renvoyer avec un grand bras de levier. L’accélération et le relâchement du haut du corps comptent plus que la force. Il n’y quasiment pas de différence dans la qualité de frappe de balle entre le 50e et le 250e mondial. La différence se joue ailleurs. Sur la tactique et le mental peut-être, mais sur le physique aussi, le physique dans le bas du corps. Au tennis, il faut être ancré au sol, optimiser le mouvement dans l’espace et la rotation de bassin, être capable de bien se déplacer et surtout avoir la force et l’endurance de force pour répéter ces déplacements avec efficacité et limiter le risque de blessures. Donc la priorité est de construire son bas du corps sur l’ensemble des groupes musculaires. »

Gilles Cervara et Daniil Medvedev en 2018
Gilles Cervara et Daniil Medvedev en 2018 | © Panoramic

Moi qui viens d’autres sport, je considère que le tennis est un sport de jambes

Eric Hernandez

« Daniil, continue Hernandez, ne possède pas de qualité de force naturelle. Quand on a commencé à travailler avec lui, il se déplaçait déjà très bien et avait une bonne coordination. On pouvait améliorer ça mais il fallait surtout le rendre plus fort pour répéter les efforts. D’autant qu’il court un peu plus que les autres à cause de sa position reculée au retour. »

En 2017, malgré les blessures, Medvedev gagne 35 places au classement. En 2018, il entre dans le Top 20. Ce chantier s’achève en 2019. Quand Medvedev a changé de carrure, il réalise cet été de fou qui le mène à la finale à Washington et Montreal, puis à la victoire à Cincinnati, puis en finale de l’US Open et bientôt au Top 5.

« La musculation reste aujourd’hui le fil rouge de la préparation de Daniil, c’est pas loin d’être la moitié de son travail, indique Hernandez. C’est classique avec les “grands minces” : il perd de la tonicité et alors ce n’est pas le même joueur. Quand il enchaîne les bonnes performances en tournoi, paradoxalement il se désentraîne et je dois placer des rappels. Il n’est pas rare qu’on fasse du physique pendant les tournois, même les Grands Chelems. Quand tu gagnes 6-2, 6-2, il ne se passe pas grand chose physiquement. Une année, il a fait 23 matches en 33 jours. Il avait perdu du muscle à l’arrivée. On sait qu’on ne peut pas passer plus de ‘tant de temps’ sans séance physique. »

Il n’est pas rare qu’on fasse du physique pendant les tournois, même les Grands Chelems. Quand tu gagnes 6-2, 6-2, il ne se passe pas grand chose physiquement.

Eric Hernandez

Reste à régler la question de l’endurance pure. Désormais, le volume de travail de Medvedev est aussi celui d’un candidat aux titres en Grand Chelem, qui doit disputer les grands trophées à Nadal et Djokovic les jours de finale, en cinq sets si besoin, comme les deux fois face à Nadal à l’US Open 2019 et l’Open d’Australie 2022.

Rafael Nadal and Daniil Medvedev AO 2022
Rafael Nadal et Daniil Medvedev, finale de l’Open d’Australie 2022 | © Panoramic

« Son volume d’entraînement fait désormais qu’il est totalement là-dedans. S’il n’est pas blessé, il aura des charges qui correspondent aux gros matchs deux fois par semaine. Les séances sont souvent longues, mais elles correspondent au niveau d’ambition du projet. Si un jour, Daniil se retrouve en stress dans un match dur et long, il ne pourra pas répondre de la bonne manière s’il n’a pas connu ça à l’entraînement. Aujourd’hui Daniil a cinq heures de travail intenses par jour, en deux blocs. On a réussi, avec Gilles, à l’amener dans cette régularité. Daniil est un des dix ou quinze joueurs au monde qui travaillent le plus, c’est évident. Et quand on voit le résultat, c’est fabuleux. Il est en quelque sorte un rouleau compresseur qui n’est pas très violent. Il ne craquera pas le premier, il est armé pour faire beaucoup de choses et peu d’événements peuvent le mettre en situation critique. »

Les crampes à Miami en 2021 ? « On ne sait jamais ce que le stress peut faire à un joueur, sourit Hernandez. L’entraînement de ce matin était plus exigeant physiquement que n’importe quel match en trois sets. »

Daniil est un des dix ou quinze joueurs au monde qui travaillent le plus, c’est évident.

Eric Hernandez

Le défi est d’autant plus important que Medvedev joue beaucoup. En 2021, il a choisi de disputer l’ATP Cup, les JO et la Coupe Davis en plus de son programme « normal ». En plus des Masters 1000, il descend régulièrement en 250 et 500 pour challenger Djokovic et Nadal au classement – avec réussite puisqu’il est numéro un mondial. Il n’a eu que trois semaines entre la dernière compétition de 2021 et le départ pour l’Australie, à la fois pour se reposer et commencer à se préparer.

« Ce qui compte, dit Hernandez, c’est d’avoir quelques plages de recupération dans la saison et d’être à l’écoute quand il dit qu’il se sent fatigué ou quand on voit que la charge du jour lui pèse. On fantasme beaucoup sur la préparation hivernale mais bon… Ce n’est pas sur trois semaines de physique en décembre que tu fais ta saison. S’il n’avait pas été opéré de son hernie inguinale en avril, nous aurions dû lui mettre une plage de repos par exemple. »

La suspension pour Wimbledon, quelque part, a aussi agi comme une fenêtre d’opportunité. Medvedev a pris quelques jours de vacances et a eu deux à trois semaines d’avance sur ses rivaux en terme de préparation sur dur. Medvedev, Cervara et Hernandez ont bien l’intention d’en voir le résultat à court terme. « Oui, il a fait un bon match, nous disait Hernandez depuis le Mexique après le premier tour de Los Cabos, où il se trouve avec Medvedev. Mais c’est le premier des vingt-et-un qu’il faut gagner cet été. » Plus que dix-neuf.

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