« Il est en pleine confiance, comme moi » : Moïse Kouame prêt à mettre (encore) Paris dans sa poche
Vainqueur dimanche à Brest du premier Challenger de sa carrière (6-4, 6-7 (5), 7-6 (4) contre Martin Damm), Moïse Kouame, 17 ans, invité au Rolex Paris Masters, affronte mardi Alejandro Davidovich Fokina, sacré à Shanghai lors du dernier Masters 1000 et l’un des joueurs les plus en forme du circuit. Sans complexe.
Moïse Kouame, Brest 2026 | © @evoprod
C’est une précaution très rare chez les joueurs de tennis, plus encore chez les adolescents. Moïse Kouame la pratique aussi souvent qu’il le juge nécessaire. Si une question ne lui paraît pas assez intelligible, il regarde son interlocuteur dans les yeux, plisse les siens et demande : « Vous pouvez préciser ? » Lundi encore, il l’a fait : « C’est-à-dire, des “détails” ? » Il s’agissait de savoir comment il gérait la pression de jouer devant ses proches et sa famille. La réponse, en substance : il adore ça.
Les premières fois que Kouame avait fait reformuler une question, la thèse de la méfiance dominait. Il venait de passer un tour à Roland-Garros. Il venait d’entrer dans les foyers français et semblait en avoir conscience. Son statut changeait, il le savait. On l’imaginait sur la défensive, occupé à éviter le piège. Des communicants l’avaient peut-être briefé.
Pas du tout. C’est un trait de personnalité.
Moïse Kouame dispose d’un physique exceptionnel pour son âge (1,91 m, 73 kg), qui lui permettra d’entrer d’ici quelques semaines dans le top 100, cela paraît inévitable, et de rester sur les temps de passage d’un Rafael Nadal en matière de progression. Son coup de raquette est déjà phénoménal pour un joueur de 17 ans. Mais plus encore, il a la personnalité des champions, celle de ceux qui ne se fixent aucune limite et voient leur futur adversaire pour ce qu’il est : deux bras, deux jambes, une volonté égale à la leur, mais sûrement pas un obstacle auquel il serait trop précoce de se confronter.
Kouame et le rêve des 25 Grands Chelems
Ce trait de personnalité lui a joué des tours il y a quinze jours. En marge de l’ATP 250 de Lyon, dans un entretien à Univers Tennis, le Français s’est laissé aller à une confidence : « Mon plus grand rêve, c’est d’avoir le record de Grands Chelems. Le record, c’est 24, il faudrait que j’en aie 25. » Un de plus que Novak Djokovic, recordman depuis son sacre à l’US Open 2023. Beaucoup se sont demandé quelle mauvaise inspiration avait saisi le jeune Francilien pour s’infliger une telle pression à un si jeune âge.
Durant les quelques minutes de sa rencontre avec les journalistes internationaux, lundi à Paris, Kouame n’a pas été interrogé sur le sujet. Mais il n’a pas pu s’empêcher de faire comprendre que, aussi jeune soit-il, aussi éprouvé puisse-t-il être par sa victoire surprise au Challenger de Brest dimanche, il arrivait à La Défense Arena sans complexe, décidé à enflammer le court face à Alejandro Davidovich Fokina, tête de série numéro 13. « C’est un bon match. Alejandro est en pleine confiance… Comme moi », a-t-il glissé alors qu’on lui faisait observer que Davidovich Fokina venait de gagner un Masters 1000.
Et quand on lui a fait remarquer qu’il affolait les compteurs au classement, il a d’abord souri : « Il faut toujours faire mieux. C’est très bien, ce que je fais, mais je veux toujours plus. »
Ce n’est pas de l’assurance, ce n’est pas de l’inconscience. C’est un grain de personnalité qui pourrait lui permettre, si les éléments lui sont favorables, de reproduire au moins en partie ce qu’il avait réussi à Roland-Garros. Invité, 318e mondial, il y avait battu Marin Cilic (7-6 (4), 6-2, 6-1), puis Adolfo Daniel Vallejo au terme d’un marathon de 4h56 (6-3, 7-5, 3-6, 2-6, 7-6 (8)), avant de tomber au troisième tour face à Alejandro Tabilo (4-6, 6-3, 6-4, 7-6 (9)).
Bercy, Gaston et le 5-0 d’Alcaraz
Comme tout jeune joueur français, Kouame sait tout de la capacité du Rolex Paris Masters à transcender les siens. Le 4 novembre 2021, à 12 ans, il faisait partie des 15 000 spectateurs de Bercy qui ont fait dérailler Carlos Alcaraz face à Hugo Gaston. L’Espagnol menait 5-0 dans la deuxième manche avant de perdre sept jeux d’affilée, dans une ambiance de Coupe Davis (6-4, 7-5).
C’est son souvenir le plus marquant du tournoi. « Un match légendaire. Je me souviens d’avoir crié de toutes mes forces pour qu’Hugo gagne. » Privée de matchs de ce niveau d’émotion l’an dernier pour sa première édition, La Défense Arena attend ce type de rencontre. Et Kouame, comme Arthur Fils, fait partie des joueurs pour qui ce tournoi est taillé.
Brest, un train et une wild card
Il n’a pas eu le temps de savourer. Dimanche, Kouame a sauvé deux points de défaite dans la troisième manche face à Damm, devant 3 400 spectateurs à la Brest Arena. Puis tout s’est enchaîné : les photos, un peu de presse, le kiné, un long trajet en train, une nuit de sommeil. « Je savais qu’il ne fallait pas trop que j’y pense, parce que dès demain je suis sur le terrain. » Il concède tout de même que les jambes sont lourdes. « Elles le sont toujours après un tournoi, un peu moins après une victoire. J’ai eu des matchs assez durs physiquement, et mentalement aussi. »
Le plus fou s’était joué deux jours plus tôt. Invité pour les qualifications parisiennes, qui débutaient samedi, Kouame était toujours en lice à Brest. Il allait devoir choisir entre la Bretagne et Paris. Vendredi, quelques heures avant le tirage au sort, le forfait de Jakub Mensik a tout changé : Quentin Halys est entré directement dans le tableau grâce à son classement, et sa wild card est revenue à Kouame. « Une heure avant le match, j’ai appris que finalement j’avais la wild card pour le tableau. Ça m’a surtout relâché dans la tête. »
S’il avait fallu choisir, Brest l’aurait emporté : « J’aurais juste continué à jouer mon tournoi. Si je n’avais pas pu jouer les qualifs à “Bercy”, ça aurait été pour l’année prochaine ou pour une autre année. » Quant à la pression d’un premier Paris Masters devant les siens : « Il n’y en a pas de supplémentaire sur mes épaules. C’est un kiff de jouer ici, en France, à Paris. »
Van Assche : « Ce n’était pas normal »
Luca Van Assche, 22 ans, vainqueur lui aussi de son premier tour lundi face à Mariano Navone (6-3, 7-5), a vu le phénomène bien avant tout le monde. Les deux joueurs se sont croisés au comité de Paris, quand Van Assche avait 13 ans et Kouame 8. « À 8 ans, il faisait déjà glissade à droite, glissade à gauche, ce qui n’était pas normal à cet âge-là, se souvient Van Assche. Son entraîneur au comité me disait qu’un joueur de 8 ans qui se déplace comme lui, ce n’était pas normal. » Neuf ans plus tard, l’impression générale n’est toujours pas que ce jeune joueur soit quelqu’un d’ordinaire.