Le Big Three est devenu le Big One

Le Big Three composé de Federer, Nadal et Djokovic, appartient désormais à l’histoire. Djokovic va désormais trop vite pour ses deux rivaux et se bat seul pour le record de victoires en majeurs.

Cela fait quelques années que ses fans les plus actifs le disent sur les réseaux sociaux. Les faits sont en train de leur donner raison : dans la course au GOAT (Greatest Player of All Time), ou en tout cas au joueur qui aura remporté le plus de Grands Chelems dans l’histoire, Novak Djokovic avance le vent dans le dos. Le Serbe en était à 17 titres il y a six mois. Il en est maintenant à 19. Rien ne dit qu’il en sera à 21 en septembre mais c’est une option – celle du Grand Chelem calendaire – à considérer avec attention.

Si le tennis mondial était un marathon ou une étape du Tour de France, Novak Djokovic serait en train de s’échapper du groupe de tête sans avoir besoin de se retourner vu sa puissance et ses certitudes.

Avant Roland-Garros, il était encore possible de nuancer le tableau. Après tout, Nadal était archi-favori pour transformer la course en un 21-20-18 en sa faveur. Après tout, Federer poursuivait son opération visant à être à 100% pour Wimbledon et pousser le curseur vers un 21-21-18. Entre-temps, il s’est passé beaucoup de choses, notamment à Paris.

Novak Djokovic a réalisé l’une des plus grandes performances de sa carrière en dominant Nadal à la régulière sur terre battue. Et Federer a abandonné après trois tours à Roland-Garros, ce qui laisse ouverte la question de sa capacité à redevenir Federer pendant toute la durée d’un Grand Chelem.

La réalité statistique est désormais celle du 20-20-19. Elle rapproche Djokovic de Federer et Nadal mais elle ne pèse finalement pas si lourd au moment d’évaluer le cavalier seul de Djokovic au sommet du tennis mondial. Il est si proche du but et si dominateur que cela permet à notre ami Ben Rothenberg d’avancer que le Serbe, pour l’ensemble de son œuvre, est déjà le Greatest of All-Time.

C’est par définition discutable (et n’hésitez pas à en discuter avec nous) mais cela s’appuie sur des faits objectifs qui auront leur importance dans le décompte final, comme le record absolu de semaines passées par Djokovic à la première place mondiale ou sa capacité à dominer ses deux rivaux dans leurs antres (Nadal à Roland-Garros, Federer à Wimbledon et à l’US Open) alors que l’inverse n’est pas vrai.

Nadal zappe des Grands Chelems pour ne pas saturer

Ce qui pèse plus lourd au moment de signaler la fin du Big Three et l’ère du Big One, c’est le ralentissement subit de ses deux rivaux. Pour la deuxième fois en neuf mois, Nadal, qui a un an de plus que Djokovic, vient de faire l’impasse sur un Grand Chelem pour préserver sa santé mentale et ses ressources physiques. Il a choisi de zapper Wimbledon après avoir déjà écarté l’US Open 2020 de son agenda.

Il serait très imprudent d’enterrer un champion qui a souvent su revenir de loin et ne cesse de proclamer son envie de longévité au plus haut niveau. Mais Nadal a déclaré à Paris, après sa demi-finale perdue a dévoilé l’inédite possibilité de le voir battu physiquement, qu’il ne fallait pas s’attendre à le voir gagner « 15, 16 Roland-Garros ou plus », ce qui ne laisse donc qu’une cartouche à ses yeux, lui qui en a gagné treize. A Roland-Garros 2022, Nadal fêtera ses 36 ans, l’âge (avec cinq mois de plus) auquel Federer a remporté son dernier majeur à Melbourne en 2018.

Roger Federer, qui célèbrera ses quarante ans dans quarante jours, a la sensation que « l’histoire n’est pas finie », comme il l’a indiqué en mars à Doha. Aucun joueur et aucun coach sur le Tour n’envisage que Federer ne puisse pas gagner à Wimbledon – c’est trop imprudent avec un champion de cette trempe. Mais le Suisse est sur un fil et ne le dissimule pas vraiment.

Il chasse un dernier Wimbledon, cette année peut-être, la prochaine si tout va bien, dans une zone d’expérience inconnue où personne ne sait si ses genoux, et son corps tout entier, seront prêts à accompagner ses derniers matchs au sommet du jeu, comme la finale perdue en 2019 contre Djokovic après deux balles de sacre. Depuis mai et le tournoi de Genève, Federer ne fait plus de mystère : il pilote sa carrière au jour le jour avec le facteur physique en tête de ses préoccupations et comme menace imminente.

Federer ne bat plus Djokovic

Djokovic apparaît désormais peu vulnérable face à ses deux aînés. Depuis cinq ans, Federer ne bat plus Djokovic qu’en match de poule au Masters (ce qui est arrivé deux fois). Sa dernière victoire contre le Serbe en Grand Chelem remonte à une demi-finale de Wimbledon en 2012, à laquelle ont succédé six défaites (quatre en finale, deux en demi-finale).

Contre Nadal, les chiffres sont plus équilibrés. Djokovic mène malgré tout 4-1 dans leurs cinq derniers matchs en Grand Chelem, et s’il a perdu d’un cheveu en finale à Rome, cette rencontre a permis à Djokovic de planter les graines de sa victoire à Roland-Garros.

Les principaux rivaux de Djokovic en 2021 sont ailleurs, parmi cette Next Gen constituée de Daniil Medvedev, n°2 mondial et finaliste à l’Open d’Australie, et Stefanos Tsitsipas, n°2 sur la base des résultats de 2021 et finaliste à Roland-Garros.

« Je ne nous appelle plus la nouvelle génération », a témoigné Tsitsipas à son arrivée à Wimbledon, lui qui pourrait affronter Djokovic en demi-finale. « On a faim, on veut vivre ça aussi, pas besoin de préciser que nous sommes là pour le stopper, pour mettre fin à son rêve. On sait que ce sera difficile. Il est actuellement le meilleur. » « Son niveau est incroyable, vraiment incroyable », constate Medvedev. « Des demies et de la finale de Roland, je n’ai vu que des bouts, mais c’était incroyable. Ça ne surprendrait personne que Djokovic écrive à nouveau l’histoire cette année. »

Djokovic n’a plus de lièvre ; il est seul

Novak Djokovic a su puiser une force exceptionnelle dans sa rivalité avec Nadal et Federer, qui ont pu lui servir de « lièvres » dans sa quête d’excellence. Il y a exactement dix ans, il n’avait remporté que deux tournois du Grand Chelems, contre seize à Federer et dix à Nadal. Au cours de la dernière décennie (39 majeurs joués), le score est de 17-10-4 en sa faveur. Depuis qu’il a renoué avec les titres majeurs à Wimbledon 2018, la dynamique est de 7-3-0.

Maintenant qu’il s’est échappé, Djokovic est seul face à lui-même. Le Serbe est trop documenté sur la fragilité du très haut niveau pour ignorer qu’un Grand Chelem calendaire, ou même un ou deux trophées parmi les trois à venir en trois mois – Wimbledon, JO, US Open – nécessiteront son maintien à un état d’excellence inouï.

En 2016, en situation comparable, il avait perdu au troisième tour contre Querrey et avait enchaîné vingt-quatre mois sans remporter de Majeur. A l’US Open 2020, le Serbe, sur une autoroute pour la victoire finale, s’était auto-dissous avec son invraisemblable disqualification contre Carreño Busta. Il passait alors beaucoup d’énergie à créer la PTPA avec Vasek Pospisil. Or, l’association de défense des joueurs entame une semaine décisive pour empêcher l’ATP de voter un plan à trente ans contre lequel le Serbe est vent debout.

Vendredi, Djokovic a participé à une conférence de presse pendant une heure, en fin de soirée, où il a exprimé « ne rien regretter » de ses engagements et de l’énergie que lui prenait cette aventure parallèle.

« Ça va être sympa de voir Novak jouer à Wimbledon, aux Jeux et à l’US Open », sourit Medvedev. « Il va tout donner. En même temps, il aura une pression énorme sur les épaules. On va essayer d’en tirer profit. » Pendant ce temps, Rafael Nadal se repose sur son yacht et Roger Federer rappelle que son  « objectif du moment » est « d’accéder à la deuxième semaine, pour ensuite prendre confiance à chaque match. » Chacun son rythme. Djokovic est à fond. Ses deux concurrents ne peuvent plus l’être.

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